Zen et environnement

Conférence de Roland Yuno Rech

Notre civilisation occidentale dont le mode de pensée s’étend au monde entier est une civilisation technicienne, orientée vers la maîtrise et l’exploitation de la nature. La crise actuelle dans le rapport de l’homme avec son environnement n’est pas un simple accident de parcours dans un processus de progrès infini. C’est la manifestation d’une attitude déséquilibrée de l’homme par rapport à la nature, dont l’origine remonte aux sources de notre culture.

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Le mythe de Prométhée symbolise l’attitude de l’homme occidental qui s’est attaché à développer un esprit intellectuel comme moyen de satisfaire ses désirs matériels. Or aucun objet ne peut satisfaire totalement le désir fondamental de l’homme qui est une recherche d’unité avec la nature. Plus cette aspiration spirituelle est négligée,  plus on assiste à une multiplication incessante des désirs. Cela est même devenu le principal moteur de l’économie des pays occidentaux, et s’est traduit par une dégradation constante de l’environnement naturel et un gaspillage des ressources non renouvelables de la planète, sans compter les multiples pollutions. Le développement des désirs artificiels n’est qu’un enchaînement à l’ego limité qui ne fait qu’engendrer insatisfaction, peur et agressivité. La compétition individuelle se traduit au niveau international par la compétition entre les nations, tant au niveau économique que militaire. De cette compétition résulte un appauvrissement des plus pauvres tant à l’intérieur des pays dits développés que dans le tiers monde.

Révolution spirituelle

Les problèmes de l’environnement ne pourront donc être résolus que par une véritable révolution spirituelle. Le zen peut y contribuer car il est une voie d’harmonisation de l’être humain avec l’ordre cosmique, à travers la pratique quotidienne de la méditation assise.
Se tenir assis face au mur signifie cesser de poursuivre des objets extérieurs et apprendre à se connaître soi-même intimement.
Avec son cerveau gauche, l’homme a développé une pensée abstraite qui lui a permis d’acquérir une certaine maîtrise de la nature, mais qui l’a coupé d’une relation intime avec l’environnement. La pensée fondée sur le langage verbal est dualiste par essence et crée la coupure de l’homme avec le monde. Cette coupure engendre solitude et frustrations, que l’homme tente de compenser en développant encore davantage son emprise sur la nature au moyen de la technique. Pratiquer zazen permet de retrouver une relation immédiate, intime avec la nature, une vision poétique du monde, une participation à la vie qui peut seule corriger en profondeur la volonté de puissance de l’homme devenu exclusivement « homo economicus ».

La non – technique

L’attitude dualiste de notre civilisation transforme tout en technique et l’attitude technicienne est ce qui crée la crise entre soi-même et l’environnement. Cette attitude consiste à toujours faire une chose en vue d’un profit futur. Les choses les plus simples et les plus naturelles, comme aimer, s’exprimer, méditer même, deviennent des techniques, des moyens pour obtenir autre chose. Faire zazen, c’est laisser tomber cette attitude et faire demi-tour. On ne pratique pas zazen pour obtenir le satori. Mais pratiqué sans but ni esprit de profit, zazen lui-même est satori. Quand on réalise cela, chaque chose de notre vie devient pratique de l’éveil.
Quand un moine demanda à Maître Joshu : « Qu’est-ce que l’essence du bouddhisme ? » Joshu lui répondit simplement : « As-tu pris ton déjeuner ? - Oui, Maître, répondit le disciple. - Alors, va laver ton bol. »
Les actions simples de notre vie quotidienne dans une totale attention ici et maintenant sont la pratique de la Voie du Bouddha. Cette totale attention implique de respecter et de protéger toutes choses comme notre bien le plus précieux. Cela a conduit les moines à créer des formes d’art comme l’art floral dont le but était de prolonger la vie des fleurs offertes au Bouddha ou brisées par un orage. L’art des jardins aussi est l’expression de ce sentiment d’unité avec la nature et avec tout l’univers.
Mais la racine de ces pratiques est la réalisation de notre nature la plus profonde en zazen. Elle s’actualise quand on cesse de vouloir saisir ou rejeter. A ce moment-là notre unité avec la grande nature, avec Dieu ou Bouddha, avec la plus haute dimension de l’existence humaine se réalise naturellement, comme une fleur devient fleur quand ses pétales s’ouvrent.

L’écologie du soi-même

Bien qu’on parle d’écologie, il y a un décalage entre ce qu’on sait des dangers que les techniques modernes font courir à l’environnement naturel et ce qu’on fait réellement pour y remédier, comme si on croyait impossible d’arrêter la pollution et la dégradation de l’environnement.
La conquête de la nature s’est faite par le développement de l’esprit dualiste et abstrait, par l’esprit mathématique qui fait prédominer l’approche de la quantité sur la qualité, de l’avoir sur l’être. La technique réduit l’essence au phénomène, l’être à l’étant. Il n’est pas étonnant que Dieu soit mort dans une telle vision. L’ennui, c’est que l’homme a perdu aussi ses vraies racines, sa vraie nature divine ou nature de Bouddha.
L’efficacité dans la maîtrise de la nature s’est traduite par la réduction de l’intuition et de la créativité. Après avoir conformé la nature à ses techniques, l’homme est devenu un rouage qui se doit d’être conforme au modèle technocratique qu’il a créé.
L’écologie rappelle des principes fondamentaux sur les lois de l’équilibre naturel, de l’interaction entre les êtres vivants et le milieu ; mais sans changement radical de mentalité, les idées écologiques resteront peu influentes.
Pratiquer zazen, c’est changer notre attitude ici et maintenant en commençant par notre environnement immédiat. La pollution est dans les esprits avant de se manifester dans l’atmosphère, l’eau, la terre.

Pratiquer zazen, c’est abandonner l’ego et réaliser notre interdépendance et notre solidarité avec tout l’univers. 

Energie et impermanence

Le rapport avec l’environnement se situe aussi au niveau de l’énergie. Nous sommes constitués des mêmes éléments et de la même énergie que tout l’univers. Utiliser trop d’énergie crée un déséquilibre non seulement dans l’environnement mais en soi-même. Trop de nourriture ou une nourriture trop riche ruine la santé. Pendant les sesshin, on mange une nourriture plus légère et plus naturelle. Sans dogmatisme, zazen rééduque notre instinct alimentaire. Trop de confort affaiblit la résistance. La vie dans le zen consiste à recourir à un mode d’existence simple sans rechercher trop de confort ou de luxe. L’idéal du moine zen consiste à vivre avec son bol et son kesa. Trop d’information rend abstrait notre rapport avec le monde. Le zen, c’est retrouver l’expérience directe de la vie.
Les moines zen ont très souvent établi leur dojo dans la nature, dans les montagnes, près des rivières. Mais ce n’était pas un attachement romantique pour la nature. Comme zazen, les phénomènes naturels expriment l’enseignement de Bouddha au-delà du langage et des fabrications du mental.
Des moines se sont éveillés en entendant un caillou tomber, en voyant une fleur de pêcher, ou encore en entendant le bruit du torrent dans la vallée. Ces phénomènes naturels ont été l’occasion de réaliser leur unité avec tout l’univers.
Enfin, notre environnement est un monde mouvant, impermanent. Notre ego qui cherche un bonheur stable se heurte à cette impermanence des phénomènes. Aussi, la plupart des religions ont recherché le bonheur dans l’au-delà ; dans certaines écoles du bouddhisme, on recherche le nirvana au-delà du monde des phénomènes. Mais zazen se situe au-delà du dualisme entre l’environnement phénoménal (le samsara) et le nirvana. Car ce dualisme est encore un attachement de notre ego. Quand cet ego est abandonné, il n’y a plus besoin de fuir le samsara ou de rechercher le nirvana. Le bodhisattva du bouddhisme Mahayana vit et pratique dans le monde des phénomènes pour aider tous les êtres à résoudre leur souffrance et à réaliser l’éveil.
Tel est l’idéal de vie que la pratique de zazen propose à chacun d’entre nous.

 

 

Mots-clés: Roland Yuno Rech

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