Bouddhisme Zen et violence

Un article de Roland Yuno Rech

L’usage de la violence trop souvent justifié par des motifs idéologiques et religieux, nous amène à réfléchir sur la violence en général et sur la relation entre le bouddhisme et plus particulièrement le bouddhisme zen et la violence.

La violence est l’utilisation de la force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. Elle se manifeste par des coups et blessures, mais aussi par des paroles ou des pressions psychologiques qui causent de la souffrance.

L’enseignement du Bouddha part d’une réflexion sur les divers aspects de la souffrance, ses causes et ses remèdes. Il voit dans la souffrance le signe de quelque chose d’anormal à quoi il faut trouver un remède. Même les souffrances liées aux circonstances apparemment inévitables telles que naissance, maladie, vieillesse et mort sont en grande partie dues à notre non acceptation de l’impermanence et peuvent donc être résolues par le lâcher prise de notre ego facilité par la pratique de la Voie.

Mais s’agissant de la violence on a affaire à une cause de souffrance provoquée par le comportement de l’être humain. On ne parle pas ici des violences naturelles. Les catastrophes naturelles telles que les tsunamis, les tremblements de terre, les inondations, les incendies de forêts nous semblent exprimer une violence extrême : on dit parfois que les éléments se déchaînent mais ils ne sont animés d’aucune intention de nuire et ne pourraient être évités par aucune prise de conscience. Les animaux carnivores tuent pour se nourrir mais on ne peut accuser les prédateurs de violence. Ils satisfont un besoin naturel en suivant leur instinct. Par contre un fou peut être violent. Il ne sera pas jugé responsable mais on le fera soigner.

Du point de vue éveillé de Bouddha et de ceux qui suivent son enseignement, la violence humaine est liée à des erreurs, des illusions qu’on appelle les bonnos ou poisons de l’esprit auxquels la pratique de la Voie peut remédier. Même Angulimala, le célèbre tueur en série put être guéri de sa violence par le Bouddha car elle provenait du conseil machiavélique de son maître qui fit de lui un meurtrier. Alors que le roi envoyait son armée pour l’éliminer, Bouddha le convertit et fit de lui un moine plein de compassion. Suivant cet exemple célèbre, le bouddhisme zen enseigne que tous les êtres sont la Nature de Bouddha et peuvent donc transformer leur comportement erroné grâce à une éducation non-violente fondée sur la confiance dans cette nature qui offre un potentiel de transformation positive.

L’enseignement du Bouddha est issu de son éveil à la véritable nature de son existence qui est sans substance propre, sans ego séparé des autres existences. C’est à cette totale interdépendance que peuvent s’éveiller tous ceux et celles qui en zazen tournent leur regard vers l’intérieur et découvrent qu’il n’y a pas de séparation avec l’extérieur. Nous respirons l’air et sommes constitués des éléments provenant de tout l’univers. Notre ego est une construction mentale nécessaire à la constitution de notre identité, mais elle ne doit pas nous cacher la réalité ultime de notre existence en total unité avec tous les êtres. Lorsque nous découvrons cette unité notre capacité d’empathie se développe et il ne nous est plus possible de faire souffrir les êtres sensibles volontairement.

Et comme nos conditionnements nous amènent souvent à trahir cet éveil, les préceptes de Bouddha sont là pour nous ramener à une attitude plus juste. Ils sont presque tous là pour nous inciter à la non-violence et au respect d’autrui : « ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas abuser les autres sexuellement, que nous traduisons souvent par ‘pas de sexualité sans amour’ ce qui implique aussi la fidélité, ne pas rabaisser les autres par nos critiques ou se placer au-dessus d’eux par notre arrogance, ne pas se mettre en colère, sont autant de recommandations pour adopter un comportement non violent. Même le précepte de ne pas s’enivrer ou se droguer est un conseil de non-violence vis-à-vis de soi-même. Moins que des interdits les préceptes sont l’expression de la sagesse et de la compassion de Bouddha, autrement dit de son éveil. Lorsque nous nous éveillons à notre tour ils deviennent inutiles car nous les suivons naturellement. Ce n’est pas que je ne doive pas tuer mais je ne peux plus tuer. Je vais plutôt protéger tous les êtres vivants, en prendre soin et les aider à se libérer des causes de leurs souffrances. Voler, prendre ce qui ne m’appartient pas et donc en priver autrui est une autre forme de violence sans parler de l’exploitation du travail d’autrui. La pratique de zazen va nous inciter à vivre davantage dans le partage avec les autres et à pratiquer le don, le fuse. Comme l’appropriation injuste de certains biens est à l’origine de beaucoup de conflits qui génèrent de la violence, pratiquer le don naturellement est un des remèdes à cette violence. Commencer par donner est le fondement de la réconciliation entre les hommes.

L’abandon de l’égocentrisme et de l’avidité est un bon remède contre la violence qui menace l’avenir de la vie sur terre à cause de ses effets désastreux sur l’environnement. Par exemple la concurrence pour la possession des sources d’eau, d’énergie et de matières premières a été et sera encore une cause de guerres dans un avenir proche. Or, l’avidité cause de violences est un effet du manque de réalisation spirituelle. S’attacher à la possession des biens matériels est avec le goût du pouvoir une tentative illusoire de compenser le manque de réalisation spirituelle. Au fond celui-ci pourrait bien être avec le manque d’amour la cause de beaucoup de violences. Ainsi la maltraitance des enfants produit souvent des adultes violents et ce cycle se transmet de générations en générations. Le Bouddha avait dit : « La haine ne se détruit pas par la haine. La haine se détruit par l’amour, c’est une loi éternelle. »

Il s’agit évidemment de l’amour véritable qui souhaite contribuer au bonheur de l’autre et non de l’amour passionnel qui cause son malheur comme celui de celui qui l’éprouve et qui génère trop souvent de la violence comme toutes les passions. C’est pour éviter cette ambiguïté du mot amour que dans l’enseignement du zen on lui préfère les mots bienveillance et compassion, meilleures antidotes contre la violence.

Le paradoxe est que la plupart des religions prêchent l’amour universel mais sont souvent cause de violence à cause de l’intolérance provoquée par une foi aveugle. Or, la foi religieuse est souvent aveugle : « Je crois parce que c’est absurde. » disait Pascal. En effet, on n’a pas besoin de croire à ce qui se voit ou se démontre rationnellement, il suffit d’ouvrir les yeux pour comprendre : c’est ce que propose le Bouddha. C’est pourquoi les bouddhistes n’ont jamais recouru à la violence pour convertir les gens. S’il y a malheureusement eu des bouddhistes qui ont fait la guerre ce n’étaient pas des guerres de religion ni des croisades et on n’a pas connu d’inquisition bouddhiste. Par contre des bouddhistes japonais ont soutenu la guerre impérialiste menée par leur pays car ils s’y sont vus contraints pour sauver leur vie et parfois leur temple. Cela montre une fois de plus que l’attachement est la cause de bien des souffrances.

Comme la peur de la mort est une cause de profonde souffrance pour les êtres humains, elle est souvent à l’origine de leur engagement dans une voie spirituelle. C’est ce qui poussa les samouraï et plus tard les pratiquants des arts martiaux à opter pour la pratique du bouddhisme zen. Mais l’enseignement que leur transmirent les maîtres zen n’était pas un encouragement à la violence mais plutôt au respect de tous les êtres au-delà des notions d’ennemis ou d’amis. Cette orientation s’est accentuée avec les arts martiaux qui sont devenus des arts de la maîtrise de soi et de respect de l’adversaire qui devient un partenaire.

Mais le zen a parfois tendance à devenir un combat avec Soi-même contre son propre ego, dont on enseigne parfois qu’il faut l’abandonner dans une pratique ascétique où il s’agit de mourir sur le zafu, comme l’enseignent certains maîtres du zen rinzai. Mais même si cette expression est symbolique, le zen soto et en particulier maître Dôgen, répugnait à toute forme de violence y compris les cris et les coups de bâton dont certains maître faisaient un usage trop fréquent pour l’éducation de leurs disciples. Le véritable abandon de l’ego se fait naturellement par l’éveil au vrai Soi ou Nature de Bouddha, qui se réalise dans la compréhension de la vacuité de nos constructions mentales et l’abandon du mode de pensée exclusivement dualiste attaché à ses discriminations.

Il ne s’agit pas de sacrifice mais de réalisation de soi qui inclut la réalisation des autres dans l’esprit vaste de zazen.

Si les phénomènes de la vie nous paraissent parfois violents, c’est que nous avons du mal à comprendre et à accepter les deux sceaux du Dharma ou vérités fondamentales réalisées par le Bouddha : l’impermanence et le non-soi ou absence de substance autonome de toutes les existences et leur totale interdépendance. Leur non acceptation est la racine de toutes nos souffrances qui disparaissent lorsqu’on est enfin capable de dire oui à la réalité telle qu’elle est, qui devient la grande porte de l’éveil et du nirvana, voie de l’harmonie et de la non-violence.

Mots-clés: Roland Yuno Rech

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