L'enseignement ultime de maître Dogen

Le dernier enseignement d’un grand maître au moment de sa mort est toujours particulièrement remarquable car il exprime en général la synthèse de tout ce qu’a transmis ce maître de son vivant. Dialogue avec Catherine Barry dans le cadre de l'émission télévisée "Voix Bouddhistes", autour du thème de l'éveil et de sa signification dans notre vie quotidienne moderne.

Catherine Barry : Bonjour, bonjour à tous. Roland Rech a souhaité vous faire partager le dernier enseignement de maître Dôgen, un enseignement qui s’adresse non seulement bien sûr à tout disciple mais aussi à tout être humain tout simplement. Roland Rech bonjour.

Roland Rech : Bonjour.

C. B. : Alors vous êtes moine zen évidemment, un des principaux responsables de l’A. Z. I., l’Association Zen Internationale, qui fut fondée je crois en 1970 par maître Deshimaru et vous transmettez le zen, le mahayana, notamment en France bien sûr et à Nice où vous résidez mais aussi un peu partout en Europe. On va présenter aujourd’hui ce dernier enseignement de maître Dôgen. Pourquoi avoir choisi de faire une émission sur ce thème ?

R. R. : Parce que dans ce dernier enseignement je crois précisément, comme vous l’avez dit dans l’introduction que maître Dôgen, en reprenant le dernier enseignement du Bouddha, nous montre véritablement les différents aspects de l’Eveil de Bouddha, Bouddha voulant dire éveillé, et non seulement comment y accéder, d’une façon très pratique, avec des conseils très concrets, mais également comment cet éveil s’exprime de différentes manières. Donc c’est à la fois des chemins d’éveil, ces 8 aspects de l’éveil de bouddha, et en même temps ce sont des manifestations, des formes d’expression de cet éveil, et je crois que c’est exprimé dans un langage clair, simple, qui peut tous nous toucher, nous concerner.

C. B. : Oui, d’autant que quand c’est un testament comme ça, finalement on va sans doute à l’essentiel et c’est aussi la spécificité de tout bodhisattva, aller à l’essentiel pour aider tous les êtres.

R. R. : Voilà, et je crois que Dôgen à la fin de sa vie se demandait véritablement comment faire pour que cet éveil continue à se transmettre, c’est vraiment la chose fondamentale.

C. B. : Alors pour le pratiquant c’est finalement comment réussir peut être à réaliser l’éveil à travers les préceptes, mais c’est aussi un enseignement qui s’adresse à tout un chacun, donc on peut peut-être mener une vie digne tout simplement.

R. R. : Oui, je crois une vie qui ait du sens et en harmonie profonde avec la véritable nature de notre existence.

C. B. : Alors en préparant l’émission, vous avez insisté justement sur cet aspect vie digne, vie juste, maître Dôgen a été très pédagogue là-dessus, qu’a t’il enseigné en particulier qui s’adresse à tout un chacun finalement ?

R. R. : Et bien par exemple le premier aspect de l’éveil de Bouddha c’est le fait d’avoir peu de désir, et effectivement à l’heure actuelle la plupart des gens pense que le bonheur dans la vie est conditionné par le fait de satisfaire leurs désirs, lorsque l’on parle d’avoir peu de désirs, ou de contrôler ses désirs, on a l’impression qu’il s’agit d’un enseignement plus ou moins ascétique qui va vraiment à l’encontre de ce que l’on souhaite, alors qu’en réalité, Bouddha et Dôgen montrent que le fait de poursuivre de nombreux désirs ne conduit pas au bonheur mais au contraire occasionne beaucoup de troubles, de souffrance, on est obligé de s’engager dans des activités qu’on aime pas forcément pour obtenir des moyens de satisfaire ses désirs, on est obligé d’essayer de séduire des personnes qui vont nous aider à obtenir satisfaction pour nos désirs, on est souvent obligé de se trahir soi-même pour obtenir quelque chose qui va nous l’espérons, nous satisfaire. Or, ce qu’on expérimente tous, c’est que cette multiplication des désirs encouragée par la publicité, par ce qu’on appelle la société de consommation, nous amène à de profondes déceptions. Quand on croit avoir obtenu enfin ce que l’on désirait, on s’aperçoit rapidement que ce n’est pas vraiment cela qu’on attendait, on n’est pas vraiment heureux grâce à cela, et moi ce que je crois, et je pense aussi Dôgen et Bouddha, c’est qu’au fond il y a dans l’esprit de chaque être humain un désir d’éveil, l’esprit qui cherche l’éveil, qui a besoin de se réaliser, mais que si on ne rencontre pas un être, ou un être éveillé ou un être qui est sur la Voie souvent on n’est pas conscient de ce désir profond et c’est à cause du fait qu’on passe à côté de notre désir profond, qu’à la place de celui là, sur lequel on pourrait se concentrer et qui dynamiserait notre vie, lui donnerait un sens, et permettrait d’arriver à une réalisation, une véritable libération, un véritable bonheur, mais on se met à poursuivre toutes sortes de choses qui sont comme des ersatz et qui aboutissent à des satisfactions mineures, et toujours en quête d’autre chose.

C. B. : Il y a toujours beaucoup de souffrance, beaucoup d’illusions, une augmentation des désirs croissante et finalement aussi puisqu’on est en train de parler du bouddhisme, la création d’un karma qui n’est pas forcément toujours positif.

R. R. : Voilà, parce que souvent satisfaire nos désirs nous amène à un attitude égoïste donc souvent à faire satisfaire les autres notre entourage en premier, et finalement ça nous revient en boomerang parce que si on est trop concentré sue ses propres désirs, la souffrance qu’on occasionne aux autres à cause de notre égoïsme va finir par nous faire souffrir, parce qu’il y a une vérité fondamentale qui est que nous vivons qu’en relation d’interdépendance avec les autres, c’est ça la véritable nature de notre existence finalement.

C. B. : En préparant l’émission vous m’avez dit ce n’est pas un renoncement strict puisque c’est limiter les désirs mais pour être plus heureux, donc ça n’a pas un côté peut-être aussi négatif puisque ce que peuvent percevoir la plupart des occidentaux quand on dit il faut diminuer nos désirs, c’est quelque chose qui ne passe pas très bien en général.

R. R. : Oui, justement, ce point là que vous soulignez, pose vraiment question à notre époque. Si on réagit comme ça c’est qu’on a véritablement identifié le sens de notre vie, à satisfaire le plus de désirs possibles, d’ordre sensuel, matériel, ou de pouvoir, ou d’honneurs, et c’est vrai que pour beaucoup de gens il semble que le sens de leur vie se résume à ça. Mais pourquoi croyez vous que la maladie mentale la plus importante à l’heure actuelle c’est la dépression, c’est que ceci conduit directement à la dépression. C’est qu’on fait vraiment fausse route et tant que ça tient, tant que l’on trouve un nouveau désir à poursuivre, et bien on est dans une espèce de fuite en avant, toujours on se rend compte que ça ne va pas du tout et finalement avec ça on n’est pas heureux. Si on n’a pas la chance à ce moment là de rencontrer, de faire un pas décisif dans une même dimension de la vie qui est une dimension de recherche de vérité profonde avec laquelle on va pouvoir s’harmoniser, et vivre d’une manière authentique, et bien c’est la déprime et c’est pour ça que je crois que ce problème est vraiment crucial.

C. B. : Il est fondamental. Est-ce que finalement on ne peut pas dire que c’est aussi un problème d’éducation, donc grande responsabilité des parents et peut-être grande responsabilité des adultes qui doivent essayer de s’éduquer à une autre vision des choses ?

R. R. : Oui, on ne doit pas fabriquer des enfants gâtés, et il n’y a pas que les enfants qui sont des enfants gâtés. Je crois que toute notre civilisation fonctionne un peu sur ce mode là avec une espèce d’impatience grandissante de chacun, d’avidité et je crois que ce qu’on devrait commencer par enseigner aux enfants c’est qu’on peut être parfaitement heureux en jouant d’une manière, d’ailleurs les enfants ont à nous apprendre, le jeu des enfants est initialement un jeu gratuit, on joue pour jouer et ça c’est une forme de pratique d’éveil, le jeu pour jouer. Le problème c’est qu’on n’en reste pas là, et que très vite on ne se contente pas de jouer pour l’activité ludique mais on veut gagner, on veut obtenir quelque chose, on veut des récompenses, etc.

C. B. : Avant de détailler les différents aspects de l’éveil, on resitue le contexte dans lequel s’est passée cette transmission par maître Dôgen du dernier enseignement. Donc il était malade.

R. R. : A la dernière année de sa vie il sentait que ça avait bien empiré, il se sentait mourir et il s’est vraiment concentré à donner cet ultime enseignement qui était pour lui décisif, et ce qui est intéressant c’est qu’au cours des années précédentes Dôgen avait donné des fois des enseignements très profonds, très subtils, difficiles à comprendre, des fois pour lequel on ne voyait pas vraiment le rapport direct avec l’enseignement fondamental du Bouddha, et puis là on le voit vraiment revenir aux enseignements fondamentaux, aux bases, et moi, en tant qu’enseignant, j’ai souvent cette tendance là aussi à me dire : mais finalement on enseigne beaucoup de choses, mais qu’est-ce qui est vraiment essentiel, parce qu’il faut revenir à ce qui est essentiel.

C. B. : Ca nous conduit au deuxième aspect de l’éveil, c’est apprendre à se satisfaire de ce que l’on a.

R. R. : Oui, je dirais non seulement de ce que l’on a, mais de ce que l’on est.

C. B. : Ca c’est très important.

R. R. : Parce que ce que l’on a, suivant notre karma passé, nos conditions de naissance, on va naître dans une famille plus ou moins riche, avec des talents plus ou moins développés, des qualités, etc. on arrive dans la vie avec ça, ça c’est notre bagage. Mais finalement, ce qui est important c’est de se satisfaire de ce que l’on est, c’est-à-dire de prendre conscience de s’éveiller à ce que nous sommes au fond qui ne dépend pas justement de ce que l’on a, qui ne dépend pas de posséder, d’être riche ou pauvre, ça ne dépend pas d’être très intelligent ou pas très intelligent, ça dépend d’avoir cette intuition, cette vision claire qui nous fait comprendre vraiment quelle est l’essence de notre propre vie, et de se dire que ça, rien ne peut nous l’enlever, que ça ne s’obtient pas, ce n’est pas quelque chose que l’on peut saisir, pas quelque chose que l’on peut obtenir mais c’est quelque chose qu’il reste à révéler, qu’il reste à en prendre conscience, qu’il reste à se révéler à soi-même et ensuite à essayer de vivre en cohérence avec ça.

C. B. : Et ça passe d’abord par accepter complètement ce que l’on est, aussi bien cet un aspect un peu « négatif » que l’on pourrait montrer, ou avoir, exprimer.

R. R. : Etre satisfait ce n’est pas de complaisance. Par rapport à être satisfait, dans l’enseignement du Bouddha, c’est ne pas rechercher beaucoup de biens, c’est se satisfaire des choses simples de l’existence, de ce que nous possédons. Mais se satisfaire de ce que l’on est, c’est se rendre compte que ce que l’on est n’a pas de prix, pas de valeur, c’est extrêment précieux, et donc ça ne peut même pas se mesurer, et donc ça ne peut pas faire l’objet d’un jugement. Donc c’est au-delà d’être bien, pas bien.

C. B. : En général quand on regarde ce que l’on est c’est toujours en termes de jugement et de comparaison donc, arrêtons avec cela, regardons simplement et essayons de nous améliorer finalement.

R. R. : Oui, alors bien sûr dans la pratique, on en parlera peut-être à un autre moment, dans la pratique de la méditation on observe ce qu’il se passe en nous, donc ce que l’on est, à un certain niveau, on observe ses ombres, on observe ses conditionnements, on observe ses attachements et on observe toutes les illusions qui nous brouillent la vue, qui nous empêchent de voir ce que nous sommes au fond.

C. B. : Donc en fait on peut commencer par apprendre justement à accepter ce que l’est grâce à la pratique tout simplement. On peut peut-être développer tout de suite ici cet aspect là. Comment arriver à accepter grâce à la pratique finalement ce que l’on est, pourquoi zazen nous révèle ce que l’on est aussi profondément ?

R. R. : Parce que lorsqu’on pratique zazen on rentre en contact avec le fait que finalement, ce qui nous constitue, notre corps, nos sensations, nos perceptions, nos pensées, notre conscience, tout cela, que l’on appelle le agrégats, ce qui compose notre ego, notre individualité, est sans substance, le fait que ça soit sans substance veut dire que ça n’existe que dans des relations d’interdépendance avec tout l’univers, donc ce que nous sommes c’est un avec tout l’univers et un avec tout l’univers c’est au-delà d’être riche ou d’être pauvre, et ça veut dire aussi par exemple, que si on réalise cet état de conscience on peut se réjouir complètement du bonheur des autres et être dans la sympathie, la joie de tout ce qui arrive de bien aux autres, alors que la plupart des gens à l’heure actuelle au contraire se livrent à l’envie, et l’envie attise la haine, comment ce fait-il que cette personne ait cette chance, ait ce bonheur, ait obtenu cela, moi je n’y ai pas droit, c’est inadmissible, c’est injuste et je commence peut-être à haïr cette personne là, l’envie est un vrai poison et c’est le résultat d’avoir trop de désirs.

C. B. : Grâce à ces deux principes déjà on comprend que ça permet d’avoir un esprit plus unifié, plus pacifié et on va mieux comprendre la semaine prochaine grâce aux autres principes que vous allez nous développer, maintenant comment finalement arriver peut-être à réaliser l’éveil ?

R. R. : Oui, mais chacune de ces pratiques est réalisation d’éveil. A chaque fois qu’on laisse tomber un petit désir et qu’on s’éveille à la véritable nature de notre existence c’est l’éveil, tout de suite.

C. B. : Alors le troisième aspect concerne, c’est une recommandation peut-être, mener une vie solitaire loin des agitations du monde.

R. R. : Oui, ça nous concerne tous parce qu’on vit maintenant pour la plupart en ville, donc dans des lieux où il y a beaucoup d’agitation, avec des activités souvent stressantes, et il est vrai que dans cette ambiance là il est difficile de trouver la sérénité, le calme, qui nous permettent d’y voir clair. Donc il recommandait de pouvoir se retirer dans la solitude, dans le calme, lui-même aimait beaucoup les montagnes, il avait construit son monastère dans la montagne. Mais ça ne veut pas dire que Dôgen préconisait,ni Bouddha non plus d’ailleurs, un retrait complet du monde, puisque c’était le bouddhisme mahayana, qui préconise vraiment une pratique de compassion, de solidarité avec tous les êtres, et donc venir en aide à tous les êtres implique qu’on soit en contact avec tous les êtres, mais en contact avec une certaine qualité de contact et non pas dans une activité qui provoque énormément de troubles et de dispersion et qui empêche encore une fois, de tourner son regard vers l’intérieur et de se centrer, d’y voir plus clair et c’est la raison pour laquelle, même si on ne se retire pas complètement de la solitude, enter dans un dojo zen, s’asseoir face au mur, s’asseoir même avec les autres et face à soi-même, et se rendre compte qu’au fond on est radicalement seul, c’est ce qu’il est important de comprendre.

Pourquoi sommes–nous radicalement seuls, c’est parce que même si on est très intime avec quelqu’un, au fond on n’a pas la même histoire, on n’a pas le même karma, on ne perçoit pas les choses de la même manière, on peut échanger mais au fond on est fondamentalement seul, et surtout nous sommes seuls parce que finalement nous ne pouvons rien posséder, nous ne pouvons rien saisir et c’est ce que la méditation nous enseigne. Nous enseigne le lâcher prise parce qu’on s’aperçoit que finalement on ne peut rien attraper et donc la solitude est une condition de base. Si on la refuse, on va en souffrir énormément, on va chercher à se faire soi-disant des amis, mais ça va être sur la base de partager un certain nombre d’illusions dans des groupes divers, si par contre on accepte profondément sa solitude, qu’on s’éveille à la véritable nature de notre existence, on va pouvoir rencontrer les autres et sortir de la solitude à partir d’une expérience partagée avec les autres, de cette solitude fondamentale.

C. B. : Finalement, c’est entrer en solitude ou en retraite, quelque soit l’endroit où on se trouve.

R. R. : Je crois qu’il est important d’être capable de faire des allers et retours entre être en contact avec les autres, être sociable, être à l’écoute, et puis pas se laisser déborder, pas se laisser submerger et pouvoir se retirer. C’est ça la pratique de zazen, la pratique de la méditation, c’est être capable de revenir à son corps, à la respiration, de se recentrer sur soi-même, dans une solitude même toute relative.

C. B. : Alors quatrième aspect, il s’agit de l’effort permanent, on le traduit souvent par faire un effort permanent et Dôgen, ou maître Deshimaru, prend l’exemple de la goutte d’eau, parce que c’est un exemple qui est parlant.

R. R. : L’exemple de la goutte d’eau, si elle tombe régulièrement au même endroit va percer la roche la plus solide, et donc ça veut dire que l’effort constant, même si ce n’est pas un immense effort, un effort régulier, une pratique régulière de la méditation, de zazen, un respect constant des préceptes, etc., va finalement transformer complètement notre vie, va faire de notre vie une vie éveillée, à partir d’une pratique constante. Il ne faut pas croire que ceci est un effort qui va nous faire souffrir, au contraire, parce que l’effort que nous faisons pour pratiquer c’est un effort initial pour entrer dans la pratique, mais la véritable pratique du Dharma du Bouddha c’est de se laisser finalement porter par la dimension de l’éveil de ce Dharma et de suivre cela, après, naturellement, parce qu’au fond il s’agit d’être authentiquement ce que nous sommes, dès l’instant qu’avec une certaine pratique régulière nous entrons en contact avec cette dimension de vie ça nous porte après.

C. B. : C’est le sens de la discipline finalement.

R. R. : Oui, c’est une discipline qui est nécessaire pour en finir avec nos mauvaises habitudes, pour nous libérer d’un certain nombre de conditionnements, de notre paresse, de notre négligence, etc., et aussi des fois de nos mauvaises habitudes posturales au niveau du corps ou de la respiration, de certaine habitudes de penser, c’est un effort vraiment constant de pratiquer. maître Dôgen disait : « c’est au fond faire l’effort constant de pratiquer le premier grand vœu pur qui est le vœu de pratiquer le bien. » Ca parait simple, vraiment pratiquer le bien, si tout le monde se disait mais juste ça dans cette vie, sans chercher très loin, juste pratiquer le bien. Pratiquer le bien ça ne veut pas dire en suivant un dogme qui vous dit ce qui est bien, mais pratiquer le bien en ayant la réflexion de se dire mais quelles sont les conséquences de mes actions, de mes paroles, de mes pensées, et de faire en sorte que ces paroles, ces actions et ces pensées conduisent au bonheur, au bien-être, à la libération de soi-même et des autres à égalité.

C. B. : Au départ il y a quand même une action volontaire évidemment pour générer cet effort là, et après ça se fait tout seul.

R. R. : Oui, et puis de temps en temps il faut revenir à l’effort volontaire aussi mais il ne faut pas croire que c’est toujours l’effort volontaire parce que sinon on est dans la tension, dans la dualité. Or la pratique de la Voie du Bouddha c’est une pratique de libération.

C. B. : Peut-être que le terme n’est pas bon, il y a peut-être la motivation de départ ?

R. R. : Le bon terme c’est l’énergie, l’énergie constante appliquée dans la même direction.

C. B. : Alors on passe ensuite au cinquième aspect qui est la préservation de la pensée juste, c’est très important.

R. R. : Oui, c’est-à-dire ne pas s’illusionner, cet aspect a été traduit en deux formules, soit pensée juste, soit ne pas s’illusionner, mais si on regarde au fond ce que dit maître Dôgen dans ce paragraphe là, il s’agit en fait d’une pratique de l’attention juste, c’est-à-dire d’être véritablement attentif à ce qui est, tel que c’est, et en plus de se rappeler, dans l’attention, il y a la notion de mémoire, c’est à dire être attentif à l’enseignement du Dharma, l’écouter, s’en pénétrer et ne pas l’oublier, s’en souvenir et le pratiquer constamment.

C. B. : On sait que c’est très difficile quand on pratique de ne pas oublier l’enseignement.

R. R. : Et souvent quand on oublie c’est parce qu’on n’a pas été suffisamment attentif. L’enseignement du Dharma ce n’est pas seulement les sutra, ou l’enseignement de maître Dôgen dans le Shobogenzo, c’est aussi l’enseignement de la pratique de la méditation, c’est ce que l’on réalise dans la pratique de zazen.

C. B. : Une méditation qui ne soit pas erronée, comme ça peut être parfois le cas.

R. R. : Voilà, ça veut dire une méditation qui libère véritablement, donc une libération avec un esprit sans avidité.

C. B. : Alors sixième aspect c’est la stabilité du zen, ça se traduit comme ça ou c’est traduit par résider dans la vérité.

R. R. : En réalité, c’est la pratique du samadhi, le samadhi c’est l’état d’esprit dans lequel toute l’agitation mentale s’est calmée parce qu’on a réussi à retrouver une unité intérieure et l’unité avec l’objet de la méditation . Alors on va dire que zazen est une méditation sans objet mais néanmoins on a un support de concentration, et le support de la concentration c’est par exemple le corps, ou la respiration. Devenir totalement un avec son corps, devenir un avec sa respiration amène l’esprit à être profondément unifié. A partir de ce moment là la conscience devient lisse, calme, comme la surface d’un lac quand le vent a cessé de souffler, et l’image du samadhi c’est que dans cet esprit calme et stable la vérité vient se refléter naturellement. D’une part nous devenons plus transparents à nous même c’est-à-dire plus transparents à notre réalité intérieure et puis surtout, plus capables de voir les choses telles qu’elles sont parce qu’on ne va plus être perturbé par les émotions, par les pensées, l’agitation du mental.

C. B. : Et le mot exact pour ce principe ça s’appelle le zenjo.

R. R. : Le zenjo, oui, c’est le samadhi du zen

C. B. : Et jo donc c’est cette stabilité, cette immobilité finalement qui permet de ne pas se disperser, c’est très important à l’époque actuelle où on se disperse beaucoup trop.

R. R. : Et ça implique pour ça d’être extrêmement attentif à tout ce que nous faisons, à notre corps, à notre respiration, à nos gestes et de ne pas perdre le fil, de rester complètement attentif.

C. B. : Alors le Bouddha a dit : « si vous contrôlez votre esprit vous pourrez comprendre l’ordre cosmique et l’interdépendance. » Donc on comprend que c’est vraiment essentiel. Alors septième aspect : la sagesse produite par zazen, ou pratique de la sagesse suprême.

R. R. : Je dirais que la sagesse c’est d’apprendre à se connaître soi-même et de vivre en harmonie avec le Dharma, le Dharma ça veut dire la réalité, la réalité de soi-même, et soi-même n’est limité à soi-même, soi-même c’est son existence en relation avec tous les êtres, avec tout l’univers, donc c’est le non soi, c’est l’impermanence, c’est l’interdépendance. Ce sont ces différents aspects de cette réalité avec laquelle nous entrons en contact dans la méditation qui, lorsqu’on en est vraiment pénétré devient sagesse si on vit à partir de ça, si on vit en harmonie avec ça, si on ne trahit pas cette intuition, cet éveil, par notre comportement, par nos attitudes.

C. B. : C’est une sagesse, je crois, qui allie à la fois une intelligence de l’intellect et du corps, les deux sont complètement associés. R. R. : Oui, c’est-à-dire c’est l’être dans sa totalité, en harmonie avec la Voie, sinon c’est un savoir, ce n’est plus une sagesse.

C. B. : Alors dernier aspect, mais ne va pas s’arrêter là tout à fait bien qu’il s’agisse de s’abstenir de parler à tort et à travers, c’est la non discussion en fait.

R. R. : C’est éviter de trop discuter. Des fois les discussions peuvent faire jaillir la vérité si on se confronte avec quelqu’un sur un thème de méditation, de réflexion, et on discute, on échange nos points de vue, à travers l’écoute du point de vue de l’autre on peut lui donner un autre éclairage donc il ne s’agit pas de ne jamais discuter, il s’agit d’éviter l’excès de discussion, de tout le temps discuter, ce qui trouble l’esprit, ce qui le complique et ce qui finalement n’apporte pas de clarification mais au contraire nous fatigue et nous épuise, nous complique finalement, nous rend l’esprit compliqué, et souvent dans une discussion, qu’est-ce qu’on cherche, ce n’est même pas faire jaillir la vérité, c’est avoir raison, c’est du temps de perdu et quand on s’aperçoit que tout le monde fait ça autour d’une table de discussion il vaut mieux arrêter, ça sert à rien.

C. B. : C’est pour ça que le silence finalement est très important dans les pratiques du zen, y compris quand on mange par exemple.

R. R. : Oui, revenir au silence. Le silence se n’est pas seulement fermer sa bouche, c’est le silence intérieur, c’est d’arrêter l’agitation mentale et donc de développer une réceptivité au Dharma, à la réalité telle qu’elle est, et aux autres qui sont autour de nous, faire de la place dans son propre cœur, dans son propre esprit pour accueillir l’autre, les autres, la nature, l’enseignement, c’est ça le vrai silence ; ce n’est pas juste fermer sa bouche, mais souvent fermer sa bouche ça aide à contacter ceux qui réclament le silence.

C. B. : Alors tous ces aspects évidemment sont interdépendants, c’est important, puisqu’on peut travailler sur un aspect qui va rejoindre un autre aspect.

R. R. : Chacun de ces aspects finalement implique et contient les autres. On pourrait le développer ça serait un peu long mais en fait ils sont complètement reliés, par exemple avoir peu de désirs ça implique la sagesse et ça implique aussi la pratique constante, donc l’effort, etc., ça implique la méditation juste.

C. B. : Alors en conclusion on voit à quel point finalement cet enseignement qui a été donné au XIIIème siècle est terriblement actuel pour notre époque et à quel point nous en avons besoin.

R. R. : Il est à la fois moderne et complètement universel. Je crois que tous les êtres humains ont besoin d’un tel enseignement, c’était la raison pour laquelle je souhaitais en parler. Voilà, il reste à le pratiquer.

C. B. : Merci beaucoup Roland.

 

Mots-clés: Roland Yuno Rech, Sagesses Bouddhistes

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