Zen et Judo

Par Jean-François Budo Viaud

 

Eric Tcheou Bouddhism 6

Durant les sesshins, on a souvent l’occasion de rencontrer des pratiquants du zen qui ont pratiqué ou pratiquent toujours des arts martiaux. On entend ainsi des discussions entre pratiquants de judo, karatedo, d’aïkido le plus souvent, et parfois de kendo ou de kyudo. On peut lire sur Internet, dans des « Newsletters » ou sur des « blogs » des textes de pratiquants du zen qui pratiquent également un art martial. Souvent, on évoque également la proximité du corps et de l’esprit et l’importance du lâcher-prise.

Le texte “Aïkido et zen - Du combat à la transformation de soi”, [1] un interview d’Éric Grunewald sur le blog du dojo zen de Valence, nous fait partager la complémentarité du zen et de l’aïkido. Ce lien entre la pratique du zen et des arts-martiaux a été mis en évidence par Frédéric Lenoir dans son livre “Le bouddhisme en France” [2], qui étudie à travers une enquête sociologique le bouddhisme dans la société française. Cette enquête de terrain fait partie de sa thèse : “Le bouddhisme en France : un laboratoire de la modernité religieuse”, soutenue en 1999 à Paris, EHESS. Son travail a été réalisé auprès des Sangha du bouddhisme tibétain et des Sangha du bouddhisme zen. L’auteur y remercie chaleureusement Roland Rech de lui avoir permis de mener son enquête au sein de l’AZI. Il révélait en 1999 que 29 % des pratiquants du zen l’ont découvert par les arts-martiaux. Et il cite en complément à cette statistique le livre de Maître Deshimaru (1914-1982) “Zen et arts martiaux” [3].

Pratiquant moi-même le judo, c’est à la lecture de l’ouvrage “Zen et arts martiaux” que j’ai moi-même découvert le zen. J’ai été attiré par cet ouvrage, car le parallèle entre les disciplines m’a paru intéressant. C’est avec la pratique de zazen que le lien avec les arts martiaux m’a paru évident. Cet ouvrage détaille le déroulement de la sesshin de 1975 en Suisse durant laquelle Maître Deshimaru a alterné zazen avec démonstrations et explications sur les arts martiaux. Ce qui devait être formidable, c’était la démonstration en direct et la dynamique des différentes disciplines ! J’ai retenu les phrases suivantes, car elles m’ont frappé :

Les arts martiaux, plus le zen, forment le Budo” (page 29). Cela veut sans doute dire que les pratiques sont complémentaires.
Les arts martiaux et le zen ont en commun la création et la concentration de l’énergie”, (page 30). Cela signifie que les pratiques sont communes.

Cette lecture m’a vraiment interpellé. Cela a été une révélation, au sens où une lecture intellectuelle m’a parlé de manière intuitive. J’ai ressenti ce que devait être zazen et il fallait donc que j’en expérimente la pratique. Et j’ai d’ailleurs pratiqué zazen pour la première fois au dojo zen de Romans dans la Drôme, qui à ses débuts était aussi un dojo de karaté. Philippe Coupey, disciple de Maître Deshimaru et qui a consacré un livre au zen et aux arts martiaux “Zen & Budo "[4] fait également référence à cette sesshin, étant lui-même pratiquant de karaté. Son ouvrage relate sa propre vision de cette sesshin.

La pratique de zazen a donné une nouvelle dimension à ma pratique du judo. Il faut dire que c’est l’art martial japonais qui a le plus développé son caractère sportif et lui a fait perdre son caractère martial. C’est à travers des lectures sur le judo que j’ai trouvé d’autres liens entre le zen et les arts martiaux, liens complémentaires à ceux que Maître Deshimaru démontre par la pratique dans son livre “Zen et arts martiaux”. Tout d’abord avec la lecture des livres de Jean-Lucien Jazarin (1900-1982), qui fut Vice-président de la Fédération Française de Judo et dirigeant du Collège National des Ceintures Noires. Ce haut gradé (7ème Dan) qui était passionné de bouddhisme zen a écrit “Le Judo école de vie” [5], puis “L’esprit du Judo” [6]. C’est dans ce dernier livre, sous-titré “Entretiens avec mon Maître”, qu’il développe l’aspect spirituel du judo par sa propre recherche du zen, et ce après avoir obtenu son premier Dan. C’est auprès d’un nouveau maître qu’il va se perfectionner en judo et obtenir les réponses qu’il souhaitait à ses questions sur le zen. Le propos de cet ouvrage est de présenter un judo où le corps et l’esprit sont en harmonie dans la pratique.

A cette époque, en parlant de judo, on parle de “Do” ou de “voie”. A ce sujet le Maître dit (page 43) : “Je me prosterne devant le signe Do, car il représente le but, la voie à parcourir, le Maître qui me les a enseignés et moi-même”. Comme pendant la sesshin de Maître Deshimaru dédiée aux arts martiaux, ce livre alterne la pratique des budos et les réflexions philosophiques. C’est dans ce livre que l’on découvre une similitude dans la pratique entre le judo et le zen. En judo, la pratique intensive d’été ou “Shochu Geiko”, et la pratique intensive d’hiver, ou “Kangeiko”, pourraient correspondre aux grandes sesshins dans le zen.

D’autres livres sur le judo et notamment son fondateur, montrent le lien avec le zen, comme par exemple le “Jigoro Kano, père du judo” de Michel Mazac [7]. Ce professeur de judo et traducteur de japonais a écrit cet ouvrage sur la vie de Jigoro Kano (1860-1938), fondateur du judo. Il développe notamment le thème du kata (page 148) ou « forme » : un ensemble codifié d’attaques-défenses. Chaque art martial japonais possède les siens. Dans cette partie, il évoque l’éveil qui selon lui repose sur la formule suivante : “SHIKI SOKU ZEKU KUSOKU ZE SHIKI SHINMU KEIGEI”. Il s’agit bien d’un passage du soutra Maka Hannya Haramita Shingyo que nous connaissons bien. Il précise que le kata implique le corps et l’esprit et vient de l’évolution du bouddhisme japonais, notamment de Maître Dogen (1200-1253).

Parmi ses travaux de recherches et ses livres, Yves Cadot, maitre de conférences en japonais à l’université de Toulouse, est l’auteur d’une thèse sur le judo : “Kano Jigoro et l’élaboration du judo – Le choix de la faiblesse et ses conséquences”, thèse soutenue à l’INALCO de Paris en décembre 2006. Il est judoka de haut grade (6ème dan) et il nous éclaire sur de nombreux points. J’ai été attentif au lien qu’il fait entre judo et culture japonaise, mais aussi entre judo et religion en général, puis le bouddhisme en particulier. On retrouve de précieuses informations dans ses livres : “Du judo et de sa valeur éducative comme pédagogique” [8], qui retranscrit le discours du fondateur du judo Jigoro Kano, discours qu’il a traduit et commenté. Il y a aussi “Promenades en judo"[9], qui est un recueil de ses premières chroniques parues dans le magazine “L’Esprit du Judo”, chroniques qu’il continue toujours d’écrire mensuellement aujourd’hui. On y apprend que le premier dojo fondateur du judo, le Kodokan, était à Eishoji, dans un ancien temple bouddhiste. Ce n’était pas forcément un choix religieux, car les temples bouddhistes au Japon ont une salle dédiée aux laïques. Mais Jigoro Kano était un érudit, issu d’une famille de samouraïs et de prêtres Shinto et avait une connaissance approfondie des textes bouddhistes. Il est intéressant de découvrir que le judo a été fondé dans l’esprit d’une pratique, Shugyo, et non comme un sport, ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Dans le zen, nous parlons également de la pratique, qui est zazen. Puis ensuite de la pratique continue ou gyoji, qui est étendue à tous les moments de la vie. Une autre similitude frappante concerne le contenu des enseignements et des pratiques des deux disciplines. Pour le judo, Yves Cadot parle de quatre piliers de la méthode mise au point par le fondateur: le randori ou “saisies sans convention”, exercice d’application libre où chacun des deux partenaires tente d’appliquer ses solutions, le kata ou “forme”, qui est un ensemble codifié d’attaques-défenses, le mondo ou “questions-réponses” et le kogi ou “cours magistral/conférence”. Dans le zen, nous en retrouvons quatre également, que nous pratiquons régulièrement au dojo et en sesshin : le zazen ou “méditation assise”, le kusen ou “enseignement oral du maître pendant zazen”, les teisho ou “enseignement oral sous forme de conférence donné par le maître”, le mondo ou “questions et réponses entre disciples et le maître”. Cependant si l’on assiste à de nombreux mondo dans le cadre des sesshin zen, je n’ai assisté qu’à un seul mondo dans le cadre d’un stage de judo et c’est Yves Cadot qui l’a dirigé !

Parmi les principes définis par le fondateur du judo, nous trouvons “Jita Yuwa Kyoei”, qui signifie “entraide et prospérité mutuelle”. Ce principe indique que nous ne pouvons pas progresser seul et que les partenaires ne sont pas seulement des adversaires, mais aussi des compagnons dans notre évolution sur la voie. Je me suis toujours demandé si ce principe avait un lien avec le bouddhisme. De la même manière, nous ne pratiquons pas zazen seul au dojo et le Bouddha a indiqué qu’il avait eu l’éveil pour le partager avec tous les êtres sensibles ! Je n’ai pas trouvé de lien avéré entre l’origine de ce principe du judo et le zen. Un autre principe ou “Seiryoku Zen Yo”, qui signifie “bonne utilisation de l’énergie”, comprend le mot zen. Il semble que ce soit le mot zen qui correspond à l’énergie.

On peut enfin citer le premier film d’Akira Kurosawa (1910-1998) “La légende du grand judo” [10]. Il s’agit de l’histoire de la création du judo, que le réalisateur a romancé sur la base de faits réels. On y retrouve donc le personnage de Jigoro Kano, appelé Shogoro Yano et d’un de ses disciples, appelé Sugata Sanshiro, qui fait connaître le judo lors de nombreux combats contre des anciennes écoles de jujitsu. Ce qui m’a interpellé, c’est le fait que, dans le dojo de Shogoro Yano, on retrouve un bonze ! C’est comme cela qu’il est appelé au générique et dans les sous-titres de la version originale et c’est un prêtre bouddhiste que l’on voit dans plusieurs scènes vêtu d’un kolomo. Il a un rôle de modérateur auprès de Sugata Sanshiro, le fougueux disciple, qu’il ramène au calme et à la raison, parfois avec des réflexions philosophiques et parfois avec de l’humour ou de l’ironie.

Mon expérience la plus proche entre les deux pratiques du zen et du judo a eu lieu après une sesshin d’un week-end. Je suis allé à l'entraînement de judo le lundi soir comme d’habitude. Mais ce soir-là, la pratique n’était pas habituelle. J’ai à la fois un souvenir vague de l'entraînement, mais précis de mes sensations. J’aurais pensé initialement que le lien entre le zen et l’art martial pouvait être fort dans la pratique des kata, mais c’est plutôt dans la pratique du randori que cette harmonie se produisit. J’ai tout d’abord ressenti une fluidité dans la pratique. Même si l’on est dans l’opposition lors d’un combat, ce soir-là il s’agissait d’une harmonie avec les partenaires que je rencontrais et sans véritable recherche de victoire. J’avais l’impression de pratiquer le judo dans un esprit mushotoku, sans chercher à obtenir quoi que ce soit et sans chercher aucun profit. Mon esprit n’était pas bloqué ni par l’idée de vouloir gagner, ni par celle de ne pas perdre ! J’ai ressenti également une harmonie entre mon corps et mon esprit, puisque mon esprit ne dirigeait pas consciemment mon corps dans les mouvements. J’avais l’impression que mon judo était “hishiryo”, “non-pensée” ou “au-delà de la pensée”. Une expression existe dans les arts martiaux qui est “mushin no shin”, ou la “pensée sans pensée”. Marc Sanzier, pratiquant d’aïkido, définit ce concept dans son livre “Souffle du Budo” [11]. Pour lui, cet état d’esprit permet d’unir le corps et l’esprit. On retrouve à nouveau le lien entre les pratiques.

Il me semble que les arts martiaux et zazen nous permettent d’expérimenter deux aspects de la pratique. L’interdépendance d’une part, parce que l’on ne peut pas pratiquer seul, ou parfois seulement en complément de la pratique avec le maître au dojo. L’impermanence d’autre part, car dans des disciplines comme les arts martiaux où le geste est important, les mouvements évoluent constamment et les situations peuvent être inversées par un simple « contre » ou un simple « enchaînement ». Tout comme pendant zazen, nous laissons passer nos pensées sans les retenir ni les rejeter, et elles se succèdent.

Ces impressions me sont confirmées par le texte de Mifune Kyūzō (1883-1965) : “Quintessence du judo et du zen” [12] dont Yves Cadot a réalisé une traduction*. Ce grand judoka japonais était 10ème Dan et disciple de Kano Jigoro. Sa propre découverte l’amène à dire qu’il a trouvé la quintessence du judo qu’il cherchait dans le zen : “ … Les anciens nous enseignent que, pour étudier le secret du Budo, on doit rentrer dans le zen”. Il insiste sur l’importance de la pratique pour les deux disciplines et cite Dogen : “Le maître de zen Dogen dit : “La démonstration est dans la pratique””. Il qualifie le judo de “zen dynamique” qui maîtrise les variations. Parlant du judo comme “la voie de l’adaptation”, il pousse encore son raisonnement philosophique en définissant la pratique comme un état d’ataraxie et d’une situation de vacuité. Pour lui, l’expérience est que “le paroxysme de l’adaptation est le néant”. Son expérience lui fait déclarer : “ … Le zen comme le judo sont tous deux une combinaison de repos et de mouvement ”. Il ajoute : “ Le zen permet d’éprouver au moyen de zazen, situation de pratique statique, l’illumination cérébrale et, en judo, par le randori, situation dynamique, l’esprit s’éduque au cœur de mouvements instantanés”. Et il conclut en ouvrant vers une interrogation : “Pour ce qui est du résultat, le summum du judo et le summum du zen, ne seraient-ils pas les mêmes ? ”.

Cet aspect voulant lier ces deux pratiques est troublant, car il pourrait les présenter comme opposées. Zazen est une pratique immobile et les arts martiaux se pratiquent avec la mobilité. Les points communs sont une compréhension avec le corps et la pratique ! Yves Cadot le confirme dans un autre de ses textes : ”Comme le judo, le zen est pratique et non abstraction…” Alors, si cela est le principal, il faut continuer la pratique qui nous amène à une compréhension intuitive et complète de la voie, corps et esprit.

*Je remercie Yves Cadot pour sa traduction du texte de Mifune Kyūzō “Quintessence du judo et du zen”, qu’il a réalisé à l’occasion de nos échanges au sujet de cet article “Zen et judo”. Je lui suis très reconnaissant de son fuse, fait dans l’esprit Jita Yuwa Kyoei et qui m’a permis de relier mes deux pratiques.

 

Bibliographie, filmographie et webographie :

[1] GRUNEWALD Eric. Aïkido et zen-Du combat à la transformation de soi, blog dojo zen Valence, août 2017. Une interview de Eric Grunewald par Germain Chamot, publiée dans Aikido Magazine N°17: https://dojozenvalence.jimdo.com/2017/08/24/a%C3%AFkido-et-zen-du-combat-%C3%A0-la-transformation-de-soi/

[2] LENOIR Frédéric. Le Bouddhisme en France, Paris, Fayard, 1999, 447 p.

[3] DESHIMARU Taisen. Zen et Arts-Martiaux, Paris, Albin Michel, collection « Spiritualités vivantes », 1991, 152 p.

[4] COUPEY Philippe. Zen et Budo, Paris, Budo éditions, 2014, 157 p.

[5] JAZARIN Jean-Lucien. Le Judo école de vie, Paris, Budo éditions,1995, 189 p.

[6] JAZARIN Jean-Lucien. L’esprit du Judo, Paris, Budo éditions, 1997, 249 p.

[7] MAZAC Michel. Jigoro Kano, père du judo, Paris, Budo éditions, 2006, 316 p.

[8] CADOT Yves. Kano Jigoro - Du judo et de sa valeur éducative comme pédagogique, Editions Metatext, 2013, 259 p.

[9] CADOT Yves. Promenades en judo, Editions Metatext, 2015, 417 p.

[10] KUROSAWA, Akira (réalisateur). La légende du grand judo [DVD]. Arte Vidéo, 2005, 105 minutes.

[11] SANZIER Marc. Souffle du Budo, Paris, Paris, éditions Book on demand, 2013, 104 p.

[12] KYUZO Mifune, Quintessence du judo et du zen tiré de Judo koza dai ikkan 柔道講座 第一巻 (Cours de judo - 1er volume), Hakusuisha, Tôkyô, 1955, pp. 175-179.
Yves Cadot a réalisé une traduction de ce travail sur son blog en février 2019 : voir
https://corpsjapon.hypotheses.org/170#_ftn6

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