Poèmes pour la Terre

 terre

Poèmes d’un moine idiot

 

Marc Hôgen Van der Maat

Kannon Dojo de Bruxelles

 été 2019

 

 

 

Une petite pluie fine

ne suffira pas pour réparer

des semaines de sécheresse

 

Un peu de zazen

ne suffira pas pour réparer

des éons d’ignorance

Une bonne pluie généreuse

abreuvera en profondeur

les myriades d’organismes d’un

sol riche et vivant

Une pratique assidue et généreuse

transformera en profondeur

ce corps-esprit en myriades de

lucioles de Dharma

Puisse Bouddha me soutenir

et me guider sur la Voie

 

 

Microplastiques polluant des abysses océaniques

 

jusqu’aux cîmes (encore) enneigées

 

Métaux lourds et molécules cancérigènes

 

du fond des orteils jusqu’au sommet surchauffé de mon crâne râsé

 

Mais beaucoup plus grave encore

 

demeure la toxicité de mon esprit

 

 

En pleine canicule

 J’ai plongé dans une mer limpide

et gracieusement fraîche, où

l’ami dauphin déjà m’attendait.

A peine enfonçé dans la grande bleue

la joyeuse partie de jeu démarra,

nous laissant aspirer un air de plomb

à la surface pour aussitôt redescendre

virevoltant ou planant dans une délicieuse

apesanteur aquatique, avec des gestes

d’une grande lenteur et de paix - zen …

 

Mais soudainement une cloche bruyante

me fit revenir sur mon lit :

fini la sieste, moinillon, on est en sesshin ici !

Allez debout ! Zazen !

 

 

Un habit ne fait pas un moine

Une nonne n’est pas un crâne rasé

Ni un kesa magnifiquement cousu

 

De grandes responsabilités peuvent

ou ne peuvent pas exprimer

l’authentique dévouement au Dharma

tout comme une douceur extérieure

peut avoir un noyau dur et

avide de pouvoir

 

Innombrables sont les pièges sur la Voie

comme les mauvaises herbes apparaissant

partout sur la voie publique de notre esprit

 

Alors suivons le mieux que possible

les Préceptes et les règles du dojo

et laissons-nous heurter comme les galets

sur la plage par les vagues parfois

tumultueuses de la vie du dojo et

de la sangha toujours en mouvement

 

En gardant un oeil sur le phare du

maître

et

repentons-nous à chaque nouvelle lune

 

 

Dans mon jardin

pas un papier, pas un déchet

ni d’ordures négligemment

abandonnées dans un coin

 

Chez la pauvre voisine,

veuve et dépassée, les ordures

et les plastiques s’amoncellent entre

les ronces, liserons et autres chardons

 

Mais le merle chante allègrement

de chaque côté de la clotûre

et la rosée se dépose doucement

partout jusqu’au matin

 

 

Brutalement, férocement, implaccablement

le soleil brûle la terre

 

Dans l’air saharien l’herbe roussie

suffoque sous quelques rares papillons cherchant

péniblement une fleur encore ouverte

Les petits oiseaux se taisent dans les haies

et les plus grands se sont réfugiés sous le

feuillage des arbres jaunissant précocement

 

Brutalement, férocement, implacablement

comme notre soleil cuisant la croûte terrestre

le système brûle et dessèche le coeur des hommes

abrutis par l’air irrespirable de leur course effrénée

 

Plus nombreux que les quelques papillons

en quête de fleurs, des femmes et des hommes

de tous âges viennent s’abreuver sur les fleurs

colorées du Dharma

 

 

Le soleil s’est couché

et l’air est devenu plus respirable

sous le ciel magnifiquement décoré

de multiples teintes pastel

 

Il est temps d’arroser quelques plants

sous leur protection ombragée

à côté de ceux qui ont été desséchés ou

brûlés par les rayons de feu

Puissent toutes les graines et

tous les plants infectés par les

trois Poisons dans mon corps, mes

paroles et mon esprit être définitivement

desséchés et brûlés par le feu de la pratique

attisé par le souffle et la compassion de Kannon

Qu’il est agréable de

pédaler en pleine canicule

dans l’ombrage de la forêt

dans cette belle cathédrale de hêtres

centenaires majestueusement pointés vers l’infini

 

Les roues de la bicyclette

tournent allègrement comme

la roue du Dharma que chaque branche,

chaque feuille du bois et du sous-bois nous

murmure presque imperceptiblement

 

Malheureusement ces arbres magnifiques

souffrent du changement climatique et seront

amenés à disparaître de ce décor enchanteur pour

aller se réfugier plus au Nord, se joignant à ces millions

de transmigrants et de réfugiés anonymes sur des routes périlleuses

du Sud exploité vers le Nord exploitant, devenu malade de ses richesses volées

 

D’autres espèces d’arbres plus adaptées

viendront prendre la place de ces beaux (h)êtres,

offrant aux biches et aux cerfs de nouvelles saveurs

gustatives, et aux écureuils de nouveaux

défis comiquo-acrobatiques

 

Et un autre moine

fera tourner les roues de sa bicyclette

en pédalant gaiement le « Shigu seigan mon »‘

que la roue du Dharma accompagnera

presqu’imperceptiblement avec le balancement

paisible des arbres nouvellement arrivés et majestueusement pointés vers l’infini . . .

 

 

Je ne me souviens pas

d’avoir été aussi reconnaissant

et physiquement heureux de pouvoir

à nouveau revoir arriver la pluie

 

Après des semaines de sécheresse

et de journées d’interminables chaleurs

caniculaires, de nuits moites et d’incapacité

envers une végétation en grande souffrance

 

La Pluie ! Tombe à nouveau, abondamment,

dans un flot merveilleusement régulier et

ininterrompu sur la terre, le tonnerre grondant

au loin, accompagné par les oiseaux riant aux éclats

 

La Pluie du Dharma ! Coule depuis toujours

dans un flot toujours merveilleusement régulier

et ininterrompu depuis la nuit des temps pour

irriguer le coeur assoiffé de tous les êtres

 

La Pluie du Dharma et la pluie du ciel

ne font qu’un dans le silence de la nuit

Quelle merveille de pouvoir pratiquer zazen

devenant arbre avec les arbres abreuvés

 

Je ne me souviens pas

d’avoir été si reconnaissant

et physiquement heureux

de pouvoir être la pluie

 

Sanpai

 

 

Laissant la voiture sur la place

de l’église et descendant un charmant

piétonnier longeant un petit parc avec

un beau grand saule sous le soleil

brûlant au zénith, là, devant mes

pieds de pélerin sur la Voie, gisait-il

sur les pierres brûlantes de la mort

 

L’anthropomorphisme généralisé

le stigmatise comme animal abject,

sale, porteur de maladies, rongeur et

puant la mort, nuisible au plus haut

degré, à combattre et à éliminer par tous

les moyens possibles et imaginables, en

même temps que sujet des pires expériences

dans tous les laboratoires du monde

 

Il est vrai que si nous pouvions gaspiller

moins et essayer de diminuer notre tendance

à transformer nos villes et villages, nos

bourgs et nos campagnes en gigantesques

déversoirs immondes empoisonnant toute vie,

si l’on jettait moins de nourriture à la poubelle

pour la donner aux affamés ou pour en faire du compost,

ils seraient sans doute moins nombreux à arpenter

nos rues et nos égoûts, nos granges et jardins

. . .

 

. . .

Ce rat devant mes pieds, probablement mort

de la sécheresse et de la canicule, fut un bel animal

dans tous les sens du terme. Certes d’une belle taille,

je remarquais, pour la première fois peut-être,

que ce fut aussi un bel être à part entière, digne de respect,

à la fourrure douce et luisante, trépassé avec un air

si paisible, avec son petit sourire derrière ses moustaches,

que les mouches avaient déjà envahies

 

Tous les phénomènes nous enseignent le Dharma

et ce jour-là, ce fut un rat mort, anonyme et sublime

en même temps dans son rôle d’enseignant, que je

saluais avec gasshô en lui souhaitant le meilleur pour

son évolution, devant l’air éberlué de quelques passants

qui se demandaient si le soleil n’avait pas trop cogné

sur mon crâne rasé

 

Plus tard dans la journée je rentrai dans l’enceinte

d’une grande surface pour faire le plein, lorsque devant

les roues de la voiture, juste devant moi, un autre rat

traversa le chemin d’accès comme pour me transmettre

les meilleures salutations joyeuses de son compagnon passé

de l’autre côté du miroir

 

 

Le rosier balance gracieusement

 

La lune parfume l’air de la nuit étoilée

 

Une robe noire contemple en silence

 

La splendeur du Dharma

 

 

Les travailleurs se dépêchent

sur un périphérique déjà surchargé

 

Au dojo la grande cloche résonne

jusqu’au fin fond de l’univers

 

Quelques silhouettes paisibles

face aux murs dénudés

 

Agitée la ville se réveille

l’encens monte lentement

 

 

Il y a

trop de paroles

 

trop de phrases

vides

 

Il y a trop d’images

embellies

 

trop d’informations

plus encore de désinformations

 

les pôles fondent de plus en plus

rapidement et

 

déjà le tsunami informatique inonde

les coeurs et gonfle les égos humains

 

zazen les transperce instantanément :

plus rien

 

De jour, épuisé,

un hérisson péniblement

se traîne sur l’herbe jaunie

 

Trop tard

je réalise qu’il est assoiffé

alors que j’ai pu boire à volonté

 

Le soir, épuisé

par mon ignorance

je regarde la coupe d’eau près du buisson

 

Zazen

au petit matin

 

Une pluie fine

sur les carreaux

 

Brise murmurant

les Quatres Voeux

 

Zazen

au petit matin

 

Sur l’autel

les fleurs fatiguées

dessinent finement

l’impermanence

sur la page vierge

d’un jour nouveau

 

Leur décrépitude

fait tourner

la roue du temps

 

Dans l’axe de

l’ici et maintenant

le dessin du temps

se dissout avec l’encens

 

Et toutes les bibliothèques du monde

avec leurs innombrables livres

aux pages trop remplies

disparaissent dans

le trou noir de

l’instant

 

Jour après jour

les pas se sont

ralentis

pour s’harmoniser

petit à petit avec

le rythme de la

Vie universelle

fredonnant dans

la respiration individuelle

de ce corps-esprit

la mélodie de l’ainsité universelle

perpétuellement renouvelée

 

Avec ou sans vent

sous la brise ou

dans la tourmente

il surfe librement

sur les vagues scintillantes

du samsara

tout en gardant

à son rythme naturellement

ralenti

joyeusement le cap sur les

Trois Trésors

 

La nuit

les cris de la voisine

dans la quiétude du jardin

 

Le jour

les bruits de l’hyperactivité

dans le rush citadin

 

Calmement la terre

continue sa promenade

dans l’immensité cosmique

autour d’un minuscule soleil

 

Les sauts de puce

des agences spatiales

n’entravent pas l’expansion

d’ hishiryo dans le vide immense

du silence sidéral

 

 

Simplement s’assoir

respirer avec le vent

s’étirer comme un arbre

et toucher les étoiles

de la prajna paramita

quelques brefs instants

 

Imprégnation permanente

de ce qui l’était déjà

présent d’avant

l’apparition de

ce corps-esprit

sur cette

merveilleuse

planète bleu

 

Gasshô

 

 

Effectuant une taille d’été

dans les pommiers

je fus observé du ciel

 

Les ailes grandes ouvertes

portées par les thermiques

spiralant au soleil

 

Une magnifique cigogne

contrôlait mon travail du haut

aidée par le hennissement en bas

d’un magnifique cheval derrière la haie

 

Et comme dans un enchantement féerique

un magnifique papillon venait s’ajouter

à cette scène qui ne fut pas du cinéma

mais tout simplement la Vie d’un instant

 

Légumes et fleurs

côte à côte au potager

ont germé, grandi, poussé ensemble

 

offrant au files des saisons

de splendides paysages intimistes

au modeste moine jardinier

 

transformant ce petit bout de terre

en exposition universelle permanente

vivante, vivifiante de beauté

 

jouant en virtuoses sur

toutes les couleurs odorantes

la mélodieuse fluïdité de la Vie

 

Patiemment le jardinier

accompagne de ses efforts quotidiens

cette polyphonie en mouvance constante

 

d’innombrables organismes, minéraux et oligo-éléments,

de la danse du vent et des astres et du rythme effréné

d’un inexorable changement climatique

 

Entouré de tant de beauté, submergé par elle

par moments où par la fatigue des efforts sans relâche

il s’est, sans s’en apercevoir, transformé en mauvaise herbe

au milieu de ce pur bouquet de paramitas que le Bouddha avait semé …

 

Récolter les graines de fleurs

sur leurs tiges déjà raides et

desséchées est un grand enseignement

d’abondance et de fuse

 

Sans compter

prêtes à s’envoler au loin

ou à atterrir délicatement sur

la terre connue proche du pied

Serais-je prêt comme elles aussi à donner

sans compter, à m’envoler au loin ou

à rester en terre connue, disponible,

détaché de ma si précieuse petite personne

pour semer sans attente et sans aucun mérite

les graines de la pratique

dans ce monde de souffrances ?

 

Graines et fleurs,

compost et humus devront

m’enseigner longtemps encore avant

de pouvoir leur ressembler ne fut-ce qu’un

tout, tout petit peu en sagesse, compassion,

générosité et fuse …

 

C’est l’heure de pointe sur la chaussée

que tout le monde en même temps

tente de passer en premier

moi, moi, moi d’abord

car je suis pressé

 

 

Sans se presser

une tribu d’oies sauvages

survole les véhicules arrêtés

en une belle formation ‘V’ vers

d’autres contrées aux chaussées saturées

 

 

Nager en piscine

certes est agréable

dans une eau propre et chauffée

mais néanmoins morte et aseptisée

 

Même si elle est un peu froide

et que la baignade reste furtive

nager dans l’océan, dans un lac ou une rivière

(si l’on en trouve encore une pas trop polluée…)

est incomparablement plus tonifiant et gratifiant

 

Se promener en ville

certes est agréable par beau temps

dans un petit parc propre et entretenu

mais néanmoins planifié, soigneusement planté et pulvérisé

 

Même s’il faut faire des efforts

et que le temps est incertain

se promener en pleine montagne ou dans les bois

(si l’on trouve encore un “spot” non pollué …)

reste incomparablement plus bénéfique pour le corps et l’âme

 

Lire les textes et les traîtés

certes est intéressant et plus

utile que de vouloir s’enrichir à tout prix

sur le compte des autres

 

Mais même s’il faut faire des efforts

il est certes plus conseillable encore

de brûler toutes les lettres et de pratiquer

zazen dans le dépouillement le plus total du corps-esprit

 

Arracher les mauvaises herbes de l’esprit

n’en finit jamais, c’est comme au jardin

 

Arroser bodaishin par la pratique constante,

au dojo ou dans la vie quotidienne, non plus

 

Sourir paisiblement aux fleurs comme aux orties,

à nos joies, nos peines et nos difficultés …

 

Quelle bonheur de marcher sur la Voie !

 

 

Comme chaque matin

faire sanpai

tout simplement

totalement

pleinement

consciemment

consciencieusement

 

A quelques-uns

au dojo, lieu de

la pratique, où

l’on marche sur la Voie

tout en restant sur place

et où les gestes coulent

naturellement, sans se figer,

vers la source de l’instant

pour se dissoudre dans la posture

 

Pour le bien de tous, faire sanpai

pour cette ville qui se réveille, et

pour toutes les mégalopoles suffocant

dans leurs marasmes écologiques, et

pour tous les cétacés, étouffant, agonisant

dans leurs maréquages océaniques de plastiques …

 

Le vieux moine

nous a tout appris

et nous montra l’exemple

pendant de longues années

 

Maintenant il est en pensée avec nous

lorsque nous faisons zazen sans lui

tôt le matin et à l’aube nous pensons

aussi à lui après les sutras et la cérémonie

 

Et à mon tour je me vois

transmettre aux nouveaux

compagnons sur la Voie tout ce

que de lui j’avais reçu, vu et entendu

 

Et je leur parle de l’exemple qu’il fut

pour nous tous pendant ces longues années

 

La Roue du Dharma a refait un tour dans

l’ainsité fluide de l’ici et du maintenant : … m u j o …

 

 

Nuages sombres

comme des choux-fleurs noirs

soufflant fermement sur

leurs homologues blancs au

ras d’un bout de parcelle assoiffée

 

Le regard bien souvent est bien

trop porté sur le noir ou le blanc

sur le oui ou le non exclusif

sur une soi-disante compréhension

binaire, grammaticale et donc

erronée de la réalité, réduite à

des concepts, des pensées

à un égo orageux soufflant

le froid et le chaud

le laid et le beau

 

Puissent les nuages sombres de mes innombrables bonnos

attiser sans relâche gyoji,

leur autre façette, bien souvent

bien trop cachée, pure et immaculée

n’est autre que Bodaishin, accroché

à la parcelle de ce corps-esprit assoiffée

d’une paisible et poétique impermanence de l’instant

à la synthaxe non-binaire et inclusive de sagesse et de compassion

le Bouddha m’a pris la main et fit cette fleur minable son compagnon

 

Il fait encore noir

maintenant quand

la cloche sonne le zazen

du matin

 

Doucement

le mur apparaît

petit à petit devant

le miroir d’un souffle de Vie

 

 

 silhouette

Ce recueil

de soi-disant

poèmes

d’un moine

idiot

est

une idiotie

de plus

même

s’il tenta

avec sa

bonne volonté

d’exprimer

l’inexprimable

 

Lassés

du trop-plein

d’images

même

parfois poétiques

laissons

zazen

exprimer

z a z e n

 

Mots-clés: nl29

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