Atelier « Zen et Vie Professionnelle »

Photo Deshimaru 02 Mu

Me Roland Yuno Rech – Nice, février 2017.

« Pour ce qui est de la vie professionnelle, c’est un thème important et là je n’ai pas un chapitre du Shobogenzo à prendre comme fil conducteur, mais j’ai mon expérience de vie professionnelle et chacun a la sienne d’ailleurs, ce qui fait que nous devrions être beaucoup plus interactifs. Vous avez tous une expérience et vous avez tous réfléchi au lien entre le zen et la vie professionnelle. Je vais d’abord souligner quelques points qui me paraissent intéressants et auxquels j’ai beaucoup réfléchi, mais après, je vous donnerai la parole et on fera un petit tour de table pour alimenter la réflexion commune.

On dit « zen et vie professionnelle », mais que va-t-on appeler « zen » dans le cadre de cet atelier ? Habituellement, le zen c’est zazen : on va donc regarder les différents aspects de zazen qui peuvent être transposés dans la vie quotidienne.

Avec ce fil conducteur, on insiste beaucoup sur la conscience du corps, être présent dans son corps. Donc, dans la vie professionnelle cela me parait aussi important puisque de toute façons -où que l’on soit- on est toujours dans ce corps. La vie professionnelle est le plus souvent bureaucratique, c’est à dire une vie dans laquelle on est assis derrière un bureau, ce qui fait que la manière de s’asseoir est importante : essayez d’avoir une bonne assise. Il y a même des gens qui ont adopté un siège ergonomique où on peut mettre les genoux sur un support. Sinon lorsque l’on a des sièges ordinaires, il faut chercher la manière de s’asseoir convenablement, éviter les sièges en baquet (parce que l’on a forcément le bassin basculé dans le mauvais sens), essayer de mettre un coussin pour pouvoir maintenir la bascule du bassin vers l’avant comme en zazen. Ceci n’est pas anodin lorsque l’on passe 8 heures dans un bureau sur une chaise, il faut qu’elle soit un bon siège comme pour faire zazen. Essayez de trouver une bonne façon de vous asseoir.

Ensuite, quelle que soit l’activité, il y a intérêt à faire une pause toutes les heures, de 1 à 3 minutes maximum, pendant laquelle on va se concentrer sur la respiration. On respire calmement et on s’arrête. A mon avis cela change tout : cela ramène l’esprit au calme et permet de reprendre l’activité avec une autre attitude, c’est-à-dire un esprit plus clair qui nous rend plus efficace, car on est moins stressé. Il y a un effet cumulatif du stress, et quand on commence à être stressé, on devient moins efficace et cette inefficacité a pour effet d’augmenter le stress : on se dit qu’on ne va pas être capable d’y arriver et c’est cela qui provoque un stress maximum … donc essayez de retrouver une bonne condition du corps et de l’esprit pour permettre à l’esprit de retrouver tous ses moyens et ses capacités. Cela implique justement donc une bonne hygiène posturale et de la respiration et on peut le plus souvent possible reprendre conscience de sa respiration dans nos différents actes de la vie professionnelle.

Le problème, c'est que tout cela est facile à dire, mais beaucoup plus difficile à pratiquer … Nous avons aujourd’hui beaucoup d’outils pour mieux gérer notre vie quotidienne, mais que finalement on utilise peu, j’en veux pour exemple les exercices d’assouplissement pour prendre la posture. Je crois tout simplement que l’on a du mal à prendre soin de soi, car on est trop pressé, alors que c’est pourtant fondamental.

Question : « Comment vois-tu l’importance de se calmer en restant immobile par rapport à faire une pause en allant à la photocopieuse par exemple ? C’est quelque chose qui me manque dans le zen : par rapport au yoga, on ne bouge pas … »
Roland : « Oui, mais dans le zen on peut se lever et faire kin hin, et c’est quand même plus pratique dans la journée de faire zazen que de faire du yoga. Il faut bouger, c’est une bonne chose pour la circulation du sang et le fonctionnement du cœur que de ne pas rester immobile trop longtemps. Par exemple, on peut systématiquement monter les escaliers au lieu de prendre l’ascenseur … En tous cas, faire quelque chose qui nous fait bouger.

Roland : Le plus important, c’est le sens du travail. En sesshin, nous faisons samu. Samu a la même étymologie que le mot « samouraï » et qui veut dire : « être au service de… ». C’est-à-dire que nous sommes au service de la communauté. Du coup, ce travail prend toute sa valeur en tant que fuse, que don de son énergie, de son attention et de ses capacités, pour le bien être de la communauté.

Évidemment le problème dans la vie sociale actuelle, la vie économique, c’est que très souvent on n’a pas vraiment choisi ni le produit que l’on va produire, ni le service que l’on va rendre. De plus, on n’est pas dans une structure indépendante, mais le plus souvent employé dans une entreprise à but commercial. Dès lors il est clair que -pour les gestionnaires- l’objectif est de maximiser les profits afin de rémunérer le mieux possible les actionnaires, et cela a inévitablement des conséquences sur la vie de l’entreprise. Souvent, les actionnaires font pression sur la direction pour augmenter leur part des bénéfices, avec comme conséquence parfois de réduire les coûts de production (comme par exemple le nombre d’emplois). Ceux qui restent subissent une augmentation de leur charge de travail, cela crée de plus en plus de stress, car on a trop de travail par rapport à la normalité et on finit aussi par se dire : « A quoi bon passer autant de temps et dépenser autant d’énergie si c’est seulement pour rémunérer des actionnaires ! » En général les salariés pensent qu’ils doivent mériter plus de respect. Ceci est un gros problème dans le monde d’aujourd’hui, et il est de plus en plus difficile de « rester zen » » dans ces conditions.

A part cela, il y a des activités qui se déroulent dans d’autres contextes tels que les associations, les services publics etc… sauf que le modèle qui a tendance à y dominer aujourd’hui, c’est aussi le modèle entrepreneurial, c’est à dire que l’on applique les mêmes principes que dans le secteur privé pour des raisons de restrictions budgétaires. Les options politiques font que, la dette publique aidant et le budget devant en tenir compte, il faut réduire les dépenses et cela touche aussi les emplois dans des services bénéfiques pour la société, comme la santé par exemple, ce qui fait que les gens travaillent dans des conditions épouvantables. La qualité du service auprès de l’usager se dégrade, on n’a plus le temps de sourire aux gens, de dire merci, c’est-à-dire d’humaniser la relation à l’usager. Et en tant que pratiquant du zen, on rentre de plus en plus en conflit avec cela ».

Question : «  Je vis bien tout ce que tu viens de décrire et je m’y reconnais. Je suis employé dans une société qui fournit du Gaz et de l’électricité. Dans ce contexte professionnel, j’ai de plus en plus de mal à remplir mon rôle de Bodhisattva, car je suis confronté à des collègues qui sont dans une angoisse totale face à une réorganisation qui se structure de plus en plus de façon pyramidale et qui est perçue parfois comme incohérente. Je me sens désemparé, ne sachant pas quoi leur dire … Il m’est difficile de leur parler du non soi, des 3 sceaux. J’essaie au moins de rester calme et cela provoque parfois de l’étonnement. Par exemple, à la sortie d’une réunion, mes collègues m’ont dit : « Comment tu fais pour rester zen ? » Et ceci sous-entend bien évidemment le zen dans sa version la plus communément admise ».

Roland : « Dans un cas pareil n’es-tu pas en position de leur dire : « regardez qu’est ce qui est en train de se passer entre nous ? Est-ce que vous croyez que l’on peut continuer à travailler valablement comme cela entre nous ? N’est-il pas possible de s’y prendre autrement ? ». Cela aurait pour effet de les aider à « faire un pas en arrière», comme Dogen qui nous invite aussi « à faire un pas en arrière » quand on s’assied en zazen. Mettre fin en quelque sorte à cet état d’excitation intérieure et provoquer une espèce de choc, dont l’effet est de les amener à prendre conscience du fait qu’ils sont en train de s’empoisonner la vie et de réaliser qu’ils pourraient agir différemment.

Simplement il ne s’agit pas d’être agressif ou de critiquer, mais je crois beaucoup à l’intérêt qu’il y a à amener les gens à se questionner. Et pour cela, il faut choisir le moment opportun pour inviter le groupe à être intelligent et sage. De nos jours, un des gros problèmes est que nous avons tendance à considérer le stress comme faisant partie de la normalité. Peu à peu on s’y habitue, jusqu’à ce que cela provoque un cancer ou un ulcère à l’estomac. De toute façon, ce n’est pas la normalité, mais par contre c’est devenu habituel …mais une mauvaise habitude ! Et c’est cela qui est dangereux, car on ne s’en rend même plus compte. Comme en zazen, on peut être dans une mauvaise posture sans s’en rendre compte et cela a des effets insidieux et surtout négatifs sur le corps ».

Commentaire : « Oui, et cela touche tous les corps de métiers, qui sont de plus en plus touchés par les phénomènes de rivalité, engendrant de plus en plus de conflits. J’aimerai insister sur la notion de solidarité et l’importance de fédérer, afin de contrebalancer le pouvoir des employeurs. Je crois qu’il faut favoriser et entretenir le côté « cocon » afin de créer un meilleur environnement ».

Roland : « Ce que j’entends, c’est l’intérêt pour toi de créer des alliances en quelque sorte, de te rapprocher des personnes de la même sensibilité que toi, afin de faire « groupe », pour faire valoir tes propositions et amener un mode de fonctionnement différent, que tu ne sois plus seul dans ton coin, à l’image du système syndical. Ce sont des énergies qui s’allient pour être plus efficace. C’est une piste de réflexion ».

Commentaire : « Moi je n’ai plus de stress, car j’ai laissé tomber mon travail, afin d’être plus en cohérence avec la pratique du zen. J’essaie de trouver des gens avec qui je partage la même approche globale, par exemple autour de l’économie du don, celle qui prône l’aide mutuelle ».

Roland : « Tu fais référence à des pratiques qui se développent beaucoup à l’heure actuelle, qui ne sont ni plus ni moins que des échanges de services ».

Question : « Ne serait-il pas de développer ce système au niveau des pratiquants du zen ? »
 
Roland : « Le problème est que l’on n’est pas assez nombreux. Les églises, qui ont plusieurs siècles d’existence et des milliers d'adhérents, sont suffisamment solides pour mettre en place ce système, mais dans un dojo c’est plus difficile. Ceci étant dit, si on peut se rendre service mutuellement c’est une bonne chose ».

Commentaire : « Depuis que je pratique, je suis moins attaché aux résultats et plus concentré sur ce que je fais ».

Roland : « Je te remercie de ta réflexion … Premièrement, c’est ce que tu vis en tant que débutant ; deuxièmement la pratique du zen nous enseigne à être beaucoup plus concentré sur ce que l’on fait, à être dans l’ici et maintenant et avoir un certain détachement par rapport au résultat et profit, autrement dit, à ne pas être obsédé par le résultat, comme on peut l’être souvent dans la vie professionnelle.

Là je peux témoigner de mon expérience auprès de jeunes entrepreneurs : j’avais été invité en tant que moine zen à faire une intervention sur le thème « La Spiritualité dans l’Entreprise » par le Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprise. En attendant l’heure de la conférence, je me suis mis en zazen sur la table. Ensuite au début de la conférence, je leur ai dit d’emblée, un peu sur le mode de la provocation : « Moi, je me demande ce que je viens faire ici ! » Evidemment ils étaient tous un peu choqués. Je leur ai dit qu’ils étaient tous là en tant que PDG de grandes entreprises attachés à maximiser les profits, or que la pratique du zen, c’est tout l’inverse, c’est-à-dire qu’elle est sans recherche de profits. Puis j’ai poursuivi en leur disant ceci : « Peut-être que je n’ai rien à faire ici, que je peux m’en aller » et ils ont réagi en disant : « Non, non, restez, au contraire ça nous intéresse » et on a passé toute la journée à discuter du profit et c’était très intéressant.
Pour autant, le zen ne condamne pas le profit, à condition qu’il soit le résultat d’une activité juste et qui représente une valeur. Mais le profit ne doit pas être le but principal, simplement un résultat qui vient comme par-dessus le marché. L’erreur que font les entreprises, de mon point de vue, c’est qu’elles recherchent le profit maximal à court terme. C’est-à-dire qu’il faut des résultats à la fin de l’année, du fait de la pression environnante et notamment de celle des actionnaires avides de cash tout de suite. Souvent cette attitude est dangereuse pour les entreprises elles-mêmes, parce que cela se fait au détriment des investissements à long terme, tels que la recherche, et cela empêche la création de nouveaux services. Cette idée les a beaucoup interpellés durant notre échange.

A travers cela, la question qui est posée est de savoir comment être profitable pour le maximum d’intervenants au sein de l’entreprise et de celles qui gravitent autour, c’est-à-dire les clients, les fournisseurs ….Bref, il faut réfléchir pour savoir comment l’entreprise peut être pourvoyeuse de bienfaits pour tous les intervenants, et cela tient compte de l’interdépendance. Du coup, ces jeunes PDG étaient intéressés par le débat, mais on a vite abouti à la conclusion que l’on ne pouvait pas instaurer la pratique du zen dans l’entreprise, car le risque ici est que la pratique ne soit considérée comme un moyen pour augmenter les performances des salariés ce qui aurait perverti le message du zen.

Mais il ne faut pas condamner systématiquement le profit, mais plutôt changer l’idée du profit. C’est comme la pratique de zazen qui doit être réalisée avec un esprit mushotoku : cela ne veut pas dire pour autant que la pratique soit sans bénéfices pour le pratiquant. En effet, ces bénéfices sont d’autant plus profonds que l’on a abandonné l’avidité. Comme le disait Maître Deshimaru, on ne doit pas être tendu vers quelque chose et c’est justement à ce moment-là que le profit maximum arrive, c’est à dire l’éveil, la libération, issus d’un véritable lâcher prise. Maître Deshimaru disait : « Si vous voulez attraper un chat, il s’enfuira, mais si au contraire vous restez calme, il va venir sur vos genoux ». Si on veut obtenir des bienfaits, ils s'échappent, mais si on pratique calmement les bienfaits arrivent ».

Question : « Au Japon il y a des universités qui ont des dojos et il a été remarqué que la pratique de zazen diminuait la conflictualité de 30 %. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Roland : « En Italie il y a eu Guida qui a beaucoup travaillé avec des enfants dans les écoles pour leur enseigner la pratique du silence. Elle ne l’a pas appelé la pratique de zazen pour ne pas choquer les parents et l’institution scolaire. Du coup, cela a eu beaucoup de succès, tout le monde s’y est mis et cela a fait tache d’huile. Mais cette expérience s’est arrêtée du fait des restrictions budgétaires, car elle se faisait rémunérer. D’où l’importance aussi d’enseigner cette pratique de façon bénévole, de ne pas être dépendant et cela veut dire aussi d'avoir d'autres sources de revenus ».

Commentaire : « Pour la musique, j’ai développé dans ma pédagogie la dimension de la concentration. Il est certain qu’en concert il faut être libre et un peu détaché. Le stress, je l’ai naturellement, mais comme je joue d’un instrument à vent, la respiration et la posture sont importantes ».

Roland : « C’est un sujet passionnant et vaste, mais que l’on ne va pas pouvoir aborder intégralement ici. Aussi je vous invite à produire des écrits courts, d'une page, synthétisant votre expérience : que pouvez-vous communiquer de ce que vous avez réalisé à partir de votre pratique du zen dans la vie professionnelle, ce qui pourrait permettre des échanges par la suite ».

Question: «  Pour revenir à l’entreprise, ne serait-il pas intéressant de sensibiliser les cadres à l’approche proposée par le zen ? »

Roland : « Le problème est de savoir comment toucher les cadres, il faut que cela parte d’une démarche spontanée et volontaire. Une des pistes serait de proposer à des associations d’entrepreneurs et de managers des thèmes de réflexion sur l’intérêt de la pratique de zazen, dans le cadre de séminaires et conférences ».
Commentaire : « Moi je travaillais dans une clinique dentaire où le problème venait de la direction et où la seule solution était de faire grève. Mais je ne vois pas bien ce que le zen vient faire dans l’entreprise ? »

Roland : « Oui, mais on peut au moins leur faire savoir que cela pourrait leur être bénéfique et insister davantage à certaines occasions ».

Commentaire : « Pour moi l’état d’esprit du chef est important : s’il est stressé cela a inévitablement un impact sur les personnes, si il est bien, cela se diffuse tout seul ».

Commentaire : « C’est là où la posture tant physique que mentale est importante. En ce qui me concerne, la pratique a été une ressource dans ma vie professionnelle, dans les situations de conflits notamment, où elle m’a permis d’opérer un changement de point de vue sur les personnes avec qui j’étais en conflit, par exemple en faisant l’effort de ne pas les voir que sous l’angle de leur posture revendicative, agressive, voire violente, et permettre ce « pas en arrière» qui n’est pas toujours simple. Cela m’a permis de mieux appréhender ce qui pouvait sous-tendre ces postures et d’identifier, voire de reconnaître leur souffrance, ce qui a eu pour effet, de surprendre mon interlocuteur. Le ton devenait alors différent et ceci a contribué à transformer le conflit en confrontation de points de vue et en échanges ».

Roland : « Ce que tu dis est important et je crois que ce que l’on peut faire de mieux, c’est d’amener les gens à prendre conscience : « Qu’est-ce qui se passe, là en ce moment en vous et dans votre relation à l’autre », car généralement les gens agissent avec leurs émotions, leurs stress, leurs ambitions, sans aucun recul et cela produit des effets assez désastreux en eux, autour d’eux et sur leur environnement. Je crois qu’en tant que pratiquant du zen on peut aider les gens à prendre du recul et à prendre conscience, comme Socrate, à les amener à se poser les bonnes questions pour faire « accoucher » la sagesse de chacun. Je crois que c’est une piste intéressante, par rapport à notre rôle et ceci même sans avoir du pouvoir ».

Commentaire : « Je ne travaille plus … (Rires) »

Roland : « Oui, mais en tant que bénévole au dojo tu travailles beaucoup et tu as déjà travaillé ».

Commentaire : « Oui et la pratique du zen m’a beaucoup aidée, car sur la fin il y avait un inspecteur qui ne me donnait plus de travail … J’avais lâché prise en quelque sorte et je considérais que c’était plus son problème que le mien. De plus, à l'époque je tapais les kusens...(Rires) Et c'était un cas particulier : je travaillais seule dans mon bureau et je faisais partie d’une équipe de 7 personnes ».

Commentaire : « Moi je travaille dans un hôpital qui fait de la recherche et du diagnostic, et cela devient de pire en pire. On pourrait aborder les problèmes rencontrés sous l’angle des 3 Poisons :
- l’avidité : encore et encore du profit
- l’ignorance : celle d’être dans le déni des problèmes et de leurs conséquences à tous les niveaux (personnel, patients…)
- la haine : de cela résulte des agressions, des peurs…. »

Roland : « Je te remercie de rappeler les 3 poisons, que l’on retrouve dans bon nombre de situations sociales aujourd’hui. Notre société empoisonne et s’empoisonne. Tu nous dis aussi à quel point la pratique est précieuse dans ces moments difficiles ».

Commentaire : « Oui et cela me permet d’être dans un certain détachement, notamment par rapport à ma carrière. Je me concentre surtout sur le moment le plus important pour le patient, c’est-à-dire le diagnostic au détriment de la recherche, car ma charge de travail est de plus en plus lourde du fait d’un manque de moyens financiers et humains et du fait que je ne peux pas tout faire ».
Roland : « Et c’est partout comme ça ».

Commentaire : « J’ai un chef qui est gentil par ailleurs, mais qui lui aussi subi la pression hiérarchique et budgétaire. Je ne sais pas, mais parfois j’aimerai le prendre et lui dire : « Ouvre les yeux… » Car il évolue dans un entourage de personnes parfois incompétentes et manipulatrices et il a beaucoup de mal à prendre des décisions. C’est un système qui favorise la récompense (argent, promotion…) »

Roland : « Des fois ce que l’on a de mieux à faire, c’est de se concentrer sur notre travail au quotidien. Moi par exemple, j’ai travaillé à Rhône-Poulenc, et beaucoup de mes collègues cherchaient à faire carrière alors que pour moi, c’était l’inverse, mon objectif se limitait à faire le mieux possible mon travail sans être dans l’ambition. Je n’étais de ce fait pas gênant. Finalement, c’est moi qui ai eu la proposition la plus intéressante et je leur ai répondu : « Non merci ». J’ai fini par démissionner pour me consacrer entièrement à l’enseignement de la pratique du zen.

Quand on évoque le zen et surtout être mushotoku, les gens nous prennent pour de doux rêveurs, mais n’est-ce pas une bonne façon pour ne pas cautionner le système de la compétition, du « toujours plus » et être ainsi dans une attitude qui favorise la concentration sur l’ici et maintenant ? Cela crée une sorte d'aura autour de soi, de sympathie, de collaboration et qui nous rend ainsi plus efficace.

C’est mon expérience et peut-être qu’au fond j’ai eu de la chance, donc je me garderais bien de généraliser, mais cela est directement lié à ma pratique du zen ».

Question : « Il y a un élément qui est important aussi, c’est la peur, et qu’est-ce qu’on en fait ? Celle que l’on a, quand on va au travail par exemple, parce qu’on n’a pas d’autre choix, que nécessité alimentaire oblige. Cette question me taraude l’esprit : comment la gérer ? En ce qui me concerne si je n’avais pas eu la Sangha, je ne serai pas encore là aujourd’hui ».

Roland : « Un des remèdes à la peur, c’est de s’arrêter de « faire pouce ». Mais la question fondamentale est de poser la question suivante : de quoi avez-vous peur ? Autrement dit de dédramatiser l’objet de cette peur ».

Commentaire : « D’accord, mais il y a de l’humiliation, de la pression dans certains milieux professionnels, comme celui des enseignants, qui sont exposés à la violence des élèves ».

Roland : « D’accord, et pour le coup l’expression « restez zen » prend tout son sens. Bien sûr, on ne peut se limiter à cette incantation : comment faire par exemple, lorsque l’on est en butte à une classe d’enfants où l’on pressent de l’agressivité voire de la violence ? Je pense que l’attitude que l’on doit adopter dans ces circonstances, c’est ne pas considérer l’Autre comme un ennemi potentiel. Cette attitude, qui véhicule une image négative de l’autre, a pour effet d’induire de la violence chez ce dernier. C’est comme si on lui prêtait d’emblée des intentions négatives, ce qui fait que moi j’ai tendance à dire : « Faites confiance à l’autre ! » C'est à dire que chez l'autre qui vous fait peur il n'y a pas que du mauvais et donc essayez de dédramatiser un petit peu ».

Commentaire : « Facile à dire, mais quand cela relève du vécu quotidien, en terme d’humiliation et de harcèlement et que ces rapports ont tendance à devenir habituels ... »

Roland : « Maître Deshimaru avait nommé le château de La Gendronnière « Le Château de la Non-Peur ». Cela veut dire pour nous ici que zazen doit nous aider à surmonter la peur, à ne pas se laisser terroriser. Pour lui et à travers son enseignement, la peur venait de l’attachement… Donc réaliser la non-peur, c’est réaliser un esprit mushotoku, c’est-à-dire un esprit sans trop d'attachement. Ainsi l’effet de l’humiliation à moins de prise sur nous, puisque l’on n’est moins attaché à son ego, c’est-à-dire à une certaine image de soi. Autrement dit « cela glisse sur les rails de notre indifférence ».

La question que je vous invite à vous poser est : « Quel est l'attachement que j'ai au niveau de mon propre ego qui fait que je suis dans la peur ? » Quelqu’un qui n’est pas attaché, même à sa propre vie, (en poussant l’exemple à l’extrême), n’a plus aucune peur s’il est prêt à mourir tout de suite, ce qui est le cas du zazen. Car Maître Deshimaru disait : « Pratiquez zazen comme si vous alliez entrer dans votre cercueil ». Et donc acceptez le fait que vous pouvez mourir maintenant. Symboliquement cela veut dire abandonner l'attachement à l'ego ».

Commentaire : « J’ai sur cette question un exemple : à l’hôpital, faute de moyens humains, la charge de travail s’alourdit pour le personnel soignant. Cela engendre de la peur à leur niveau et surtout celle de faire des erreurs et cela je l’ai constaté. Une infirmière de nuit s’est vue sollicitée par plusieurs personnes en même temps, et quand elle effectuait une tâche elle tremblait de peur car elle ne savait plus où donner de la tête. Moi je l’ai calmée avec un esprit de compassion. Mais il y a aussi des peurs positives et utiles et qui ont pour fonction de nous stimuler ».

Commentaire : « Souvent les personnes qui ressentent de la peur se sentent aussi seules, et pour moi le partage avec les autres est important car on se rend compte subitement que l’on n’est pas tout seul à ressentir cette peur et cela peut aboutir à des alliances. Le contexte peut être aussi une ressource, car il nous offre un cadre qui peut être protecteur et sécurisant ».

Roland : « Oui, quand on a entre les mains la vie des gens, cette peur s’amplifie. Ce qui peut nous sauver dans l’immédiat, c’est la respiration et plus particulièrement l’expiration et c'est facile pour les gens qui ont l'habitude de faire zazen, mais expliquer ça aux gens qui n'en n'ont pas l'habitude, c'est une ressource qu'ils ne peuvent pas employer. Mais par contre, c'est peut-être l'occasion de leur dire que dans les moments de calme, ils peuvent apprendre à respirer. Au lieu d'avoir un cadre extérieur, donnez-vous un cadre intérieur pour arriver à vous détendre et à dépasser la peur ».

Commentaire : « Actuellement on entend des témoignages plutôt négatifs sur le travail. Moi je me dis : « A quoi bon travailler, gagner de l’argent et être dans un système dans lequel on ne s’épanouit pas…. ». De mon point de vue, on devrait se contenter de peu, essayer de subvenir à ses besoins de façon autarcique… »

Roland : « Je pense qu’il ne faut pas rejeter le travail pour autant. En revanche si cette solution alternative qui consiste à s’extraire de la vie ordinaire peut montrer que ce modèle est viable, si on peut se contenter de peu, on devient plus libre et on peut vivre pleinement comme un moine. Dans les années 1970, René Dumont a dit ceci « Penser globalement et agir localement ». Mais la plupart du temps, les gens ont des désirs et donc un besoin urgent de les satisfaire. Et pour cela il faut des revenus réguliers, et donc ils embrassent une carrière professionnelle, ce qui suppose de bien s’insérer dans le système existant ».

Question : « Nous aspirons tous au bonheur, est ce que l’idéologie dominante, qui est capitaliste est en capacité de nous procurer ce bonheur ? »

Roland : « Non, sûrement pas ».

Commentaire : « Le zen n’est pas compatible avec l’idéologie capitaliste, il n’a pas vocation à prendre le pouvoir, il n’est pas révolutionnaire ».

Roland : « Oui, et la seule chose que l’on peut faire est de réfléchir à la manière dont nous pouvons investir le cadre en place et réfléchir à la manière dont nous pouvons le faire évoluer, sans faire la révolution. Je crois beaucoup aux actions qui se situent sur le plan local et individuel par l’exemplarité du Bodhisattva, et à la capacité d'influencer ».

Commentaire : « Mon expérience dans le zen, c'est que je me sens normale, je suis moi-même. Et la communauté zen m’a beaucoup aidée et c’est grâce à elle que j’ai composé des chansons, elles sont nées comme cela… »

Roland : « Avant de partir tu nous chanteras une chanson ».

Commentaire : « Je travaille dans un lycée pour l’insertion de jeunes en difficultés et mon expérience m’amène à penser qu’il ne faut pas trop donner et être efficace, sinon il y a le risque de se substituer à la personne. Pour moi la pratique du zen me permet d’être dans cette prise de distance ».

Roland : « D’accord, et je voudrais que tu t’en souviennes pour demain lorsque nous évoquerons la compassion et l’empathie ».

Commentaire : « Je ne travaille plus, mais j’étais formatrice dans un institut de formation aux métiers de l’éducation spécialisée. J’ai beaucoup formé les étudiants à la maîtrise de leurs émotions et le zen m’a justement aidé à ne pas m’identifier à l’autre ».

Roland : « Je crois qu’il est temps de conclure. Demain nous parlerons de la compassion et puis le prochain atelier portera sur le zen et la vie familiale ». 


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