Sesshin de printemps à Maredsous 2008

Kusen et mondo de la sesshin de Maredsous.
8 - 10 février 2008

kusen sesshin maredsous mai 2008
 
 
Vendredi 8 février 2008
Zazen de 7 heures
Pendant zazen, ramenez constamment votre attention à la posture du corps, basculez bien le bassin vers l'avant comme si vous vouliez que l'anus ne touche pas le zafu, prenez fermement appui avec les genoux sur le sol, détendez le ventre et laissez bien tout le poids du corps presser sur le zafu. C'est cette manière de s'asseoir qui donne sa stabilité à la posture, on doit se sentir fermement enraciné dans l'assise. À partir de la taille on étire sa colonne vertébrale en relâchant bien toutes les tensions du dos, le menton est rentré et on étire bien la nuque comme si on voulait pousser le ciel avec le sommet de la tête. Les épaules sont bien relâchées. Concentrez vous sur la verticalité du dos et de la nuque. Ne laissez pas le corps pencher en avant. Le visage est détendu, la langue contre le palais, le regard posé devant soi sur le sol, on voit clairement ce qui est devant soi sans s'attacher aux objets visuels. Pour calmer le dialogue intérieur, on peut concentrer particulièrement son attention au contact de la langue contre le palais. Dans la pratique du zen, on ne contrôle pas l'esprit avec l'esprit mais par la concentration sur la posture du corps et la respiration. Vouloir contrôler l'esprit avec l'esprit, c'est comme jeter de l'huile sur du feu mais revenir à la posture, revenir à la respiration permet de laisser passer les pensées, de revenir à l'esprit d'avant l'attachement aux pensées, c'est à dire un esprit complètement vaste, qui ne s'identifie à rien, qui reste accueillant et disponible pour tous les phénomènes qui surgissent et qui en observe immédiatement la vacuité et ne s'y attache pas. Comme on dit, c'est réaliser un esprit qui ne demeure sur rien, qui reste complètement libre au milieu des phénomènes. Pour cela, on ne s'attache pas aux pensées, on ne les déteste pas non plus, on ne cherche pas à les rejeter, on les voit surgir et on les laisse passer ; il en est de même pour les sensations, les perceptions ou les désirs : on ne cherche pas à les contrôler ou à les réprimer, on se contente simplement de ne pas les suivre, de ne pas les entretenir. Ainsi en zazen l'esprit se clarifie, toutes les préoccupations de la vie quotidienne se décantent, diminuent. La main droite est dans la main gauche, les pouces horizontaux et le tranchant des mains en contact avec le bas ventre. Dans cette position, les mains ne font rien, ne fabriquent rien, ne saisissent rien ; lorsque l'esprit est concentré sur cette position des mains, il ne fabrique rien et il ne saisit rien, il devient juste comme un vaste miroir qui reflète toutes choses telles qu'elles sont, sans en retenir aucune. Lorsque l'esprit fonctionne ainsi, il s'harmonise automatiquement avec le Dharma, avec l'ordre cosmique dans lequel toutes choses existent en totale interdépendance avec le reste et se transforment sans cesse, sans rien de figé, sans rien de permanent.

Vendredi 8 février 2008
Zazen de 11 heures
Pendant zazen, au lieu de suivre vos pensées, concentrez vous sur la posture du corps. Cela ne veut pas dire « penser au corps », le corps n'est pas un objet de pensée : nous devenons complètement intime avec le corps, nous devenons complètement le corps lui même assis sur le zafu , sans séparation entre le corps et l'esprit. Ainsi le corps n'est pas un objet d'attachement, le corps est comme abandonné à la pratique de zazen, donné, offert à la pratique de zazen, et même si on observe le fonctionnement de son esprit, on ne s'attache pas non plus à cet esprit. Et même si on voulait s'y attacher, il n'est pas quelque chose de saisissable, il n'est même pas quelque chose du tout, donc, toutes ces productions mentales elles mêmes sont également sans substance comme les nuages qui traversent le ciel. Maître Dogen s'était éveillé en entendant son maître Nyojo dire : « En zazen, vous devez abandonner le corps et l'esprit », c'est à dire abandonner l'attachement au corps et à l'esprit. Comme en réalité on ne peut pas s'attacher au corps et à l'esprit car ils sont insaisissables, ce à quoi on s'attache en général c'est une certaine idée qu'on se fait du corps et de l'esprit : on s'attache à nos fabrications mentales, nos notions. En particulier, on s'attache à l'idée que ce corps et cet esprit sont « à moi » alors que le corps et l'esprit véritables appartiennent à tout l'univers. Nous mêmes appartenons à tout l'univers, nous vivons de cette interdépendance. Lorsqu'on est pénétré par cette réalité, on peut véritablement abandonner ses attachements, c'est ce qu'exprime Maitre Keizan quand il dit : « Mettant fin à tout souci, rejetant tout attachement, ne faisant rien du tout, les six sens au repos, qui est celui dont le nom n'a jamais été connu, et qui ne peut être considéré ni le corps ni l'esprit ? » Autrement dit il ne suffit pas de pacifier l'esprit, mais il s'agit de l'éveiller, de l'éveiller à sa véritable nature : si nous ne sommes pas tous nos objets de pensée, que sommes nous ? Celui qui nomme, qui donne des noms, le sujet de nos discours, de notre pensée, le sujet de nos paroles, n'est pas quelque chose : ça ne veut pas dire que cela n'existe pas, mais cela existe d'une manière telle qu'on ne peut pas l'enfermer dans nos pensées, tout comme Dieu, Bouddha, l'ultime réalité. Tout en dépend mais on ne peut pas le saisir et on ne doit surtout pas en faire quelque chose, le réduire. C'est la fonction du koan dans le zen, le meilleur exemple est la question d'Eno à Nangaku lorsqu'il lui demanda «Qu'est ce qui vient ainsi ?» Après plusieurs années de méditation sur ce koan, Nangaku avait fini par réaliser : ce n'est pas quelque chose, cela existe dans la pratique et dans la réalisation mais on ne doit pas le souiller, c'est à dire en faire des choses séparées. Pratiquer zazen, c'est arrêter de faire de zazen quelque chose, quelque chose de séparé : bien sûr nous sommes devenus des individus, mais cette identité est purement relative. Généralement on s'y attache comme à quelque chose d'absolu, on s'épuise à l'affirmer, la défendre, l'opposer aux autres, on se rend malade quand on croit qu'elle est endommagée. Pratiquer zazen, c'est trancher la racine de ses illusions, remettant notre ego à sa juste place, n'existant que dans la relativité, dans la relation, donc jamais séparé des autres et de tout l'univers. Réaliser cela dans la pratique, pas seulement au niveau de la pensée, c'est véritablement réaliser le même éveil que Shakyamuni Bouddha.

Vendredi 8 février 2008
Zazen de 16h30
En zazen, continuez à vous concentrer sur la posture du corps. Inspirez et expirez calmement et laissez passer les pensées, ne cherchez pas à les supprimer. En sesshin, lorsqu'on continue à pratiquer ainsi, on peut réaliser ce que disait Keizan: Mettant fin à tout souci, abandonnant tout attachement, ne faisant rien du tout, les six sens au repos, qui est celui dont le nom n'a jamais été connu, et qui ne peut être considéré ni le corps ni l'esprit ?« Il ajoutait : «Quand vous essayez d'y penser, la pensée s'évanouit, quand vous tentez d'en parler, les paroles prennent fin.» C’est important de faire cette expérience, de réaliser que ce qui est essentiel ne peut pas être saisi, on ne peut pas même en parler mais on peut en faire l'expérience intimement au delà de la pensée. L'existence qui ne se laisse pas réduire à des mots, celui ou celle qui devient intime avec cela est comme un fou ou comme un idiot disait Keizan. Par exemple Bodhidharma, le deuxième Patriarche à qui l'empereur demandait qui il était et qui répondit : «Je ne sais pas», était-ce un fou ou un idiot ? En réalité, c'était un grand bodhisattva, son « non-savoir » était une profonde sagesse qui ouvre la dimension illimitée de l'existence au delà même de la naissance et de la mort. Keizan ajoutait : «Il est comme une haute montagne dont on ne peut voir le sommet, comme une mer profonde dont on ne peut voir le fond.» C'est au delà de ce que nos sens peuvent percevoir et en même temps c'est absolument présent partout, c'est au delà de ce qu'on peut mesurer, comparer, ça n'entre pas dans nos catégories mentales mais zazen nous met en contact avec cela lorsque l'on cesse de vouloir saisir quoique ce soit, qu'on arrête de créer des séparations entre soi et les objets de nos perceptions. Keizan ajoutait :«Brillante, sans pensée, la source est claire et donne une explication silencieuse«. On peut voir la source comme un phénomène de la nature, qui surgit toujours fraîche, toujours pure. Lorsqu'on regarde une source, si on la regarde avec la même conscience qu'en zazen, on peut devenir la source elle-même. Il en est de même lorsqu'on regarde un arbre, une fleur ou une montagne, si on abandonne sa conscience ordinaire on devient soi-même la fleur, l'arbre, la montagne, c'est la véritable compréhension du zen ; ce n'est pas à comprendre avec son intellect, c’est s'oublier soi même et devenir l'autre, que ce soit un arbre, une fleur une montagne, un enfant, une personne. C’est seulement en abandonnant l'esprit qui compare, qui juge et en devenant l'autre qu’on le comprend véritablement. Pour cela il faut développer cette réceptivité qui se manifeste quand on cesse de vouloir saisir quoi que ce soit, alors tous les phénomènes que nous rencontrons manifestent l'ultime réalité, donnent un grand enseignement. ça n'a rien de compliqué, c'est être juste 'tel quel' au delà de tout commentaire. Alors qu'il allait mourir, quelqu'un demanda à Maître Ryokan d'exprimer l'essence de son éveil et il dit simplement ce poème : «au printemps les fleurs éclosent, l'été le rossignol chante, en automne les feuilles deviennent rouges, simplement cela.« Les fleurs, les oiseaux, les arbres suivent naturellement l'ordre cosmique, ils sont toujours absolument «tels quels«. Recevoir leur enseignement c'est apprendre à surmonter notre esprit divisé, compliqué et redevenir véritablement un avec la vie de chaque instant telle qu'elle est.
 
 
Vendredi 8 février 2008
Zazen de 16h30 - mondo
Question 1 : Quand on a la posture on peut ramener facilement l’esprit à la concentration juste, mais quand on n’a plus la posture dans la vie quotidienne, qu’est-ce qu’on peut faire concrètement pour ramener l’esprit à la concentration juste ?
YR : On a toujours un corps et on a toujours une posture, ce n’est pas uniquement la posture de zazen : le corps a toujours une forme et une posture, donc on peut toujours revenir à l’attention au corps et à la forme de la posture dans laquelle on est dans le moment présent, ça permet aussi de rester concentré dans l’action. Par exemple quand vous faites samu, vous n’êtes pas dans la posture de zazen, ça ne vous empêche pas d’être concentré sur le samu : se concentrer c’est être vraiment un avec le corps avec l’action présente, c’est-à-dire ne pas se perdre dans ses pensées, ne pas se réfugier dans des abstractions, mais être vraiment présent, corps et esprit avec ce qu’on est en train de faire. Alors en zazen, les conditions sont réunies pour que ça soit plus facile, mais à partir de l’expérience qu’on fait en zazen, il faut l’étendre à tout le reste de la vie, par exemple Dogen quand il décrit exactement la manière de faire zazen dans le Fukanzazengi, il explique bien que c’est la posture assise en lotus ou en demi-lotus, etc, mais il finit par dire « ça n’a rien à voir avec la posture assise », simplement parce que c’est au delà d’une forme particulière de posture. Toutes les postures, mais aussi le fait que jusqu’à notre dernier souffle, on respire et on peut toujours revenir à la concentration sur la respiration, en marchant, en bougeant et même si on est en train de parler avec quelqu’un, pour se recentrer, ne pas partir dans ses imaginations, on peut toujours se revenir à la respiration. Même si on ne peut pas faire zazen, si on est dans un lit parce qu’on est malade on peut toujours se concentrer, sur son corps en essayant d’avoir dans un lit la meilleure posture possible et surtout en accompagnant le souffle, en étant attentif à chaque inspiration et chaque expiration, en même temps ça soulage toutes les douleurs, ça aide à dédramatiser moralement la situation pénible dans laquelle on se trouve si on est malade. Donc zazen est vraiment universel : quand Dogen parle de Fukanzazengi - ça veut dire « la pratique universelle de zazen » - c’est pour justement exprimer cela, on peut dans toutes les postures et dans tous les instants de la vie, s’absorber complètement dans l’action, dans la posture du corps, dans la respiration dans laquelle nous nous trouvons ; d’abandonner l’esprit qui crée des divisions et donc des complications et nous trouver ainsi naturellement relié à l’essentiel, sans y penser, sans chercher à attraper quelque chose - là, maintenant, par exemple, tout de suite.

Question 2: Ce matin, vous êtes venu me relever la tête pendant kin hin alors que vous aviez vu j’avais le visage en larmes, c’était un geste très peu réconfortant pour moi, et je me demande pourquoi vous faites, en tant que maître, un geste pareil.

YR : Justement, quand quelqu’un est complètement pris par une émotion, quand on est triste, quand on pleure on a tendance à se recroqueviller, à avoir la tête qui penche, et cette manière d’être dans son corps exprime l’émotion mais augmente l’émotion ; au contraire, à ce moment là, si quelqu’un vous indique une manière d’être plus ferme dans votre corps, surtout le menton rentré, ça vous aide, normalement ça devrait vous aider. Mais encore faut-il accepter cette recommandation. ça aide à complètement dédramatiser l’émotion dans laquelle on est, à laisser passer, revenir à une condition beaucoup plus équilibrée du corps et de l’esprit, donc c’est vrai qu’en faisant ce geste-là, je voulais vous inciter à revenir à votre corps au lieu de rester dans les pensées tristes dans lesquelles vous étiez. Bien sûr, si on était dans une autre circonstance, j’aurais pu vous demander : «Qu’est-ce qui se passe ? », vous écouter, mais dans le dojo, ce n’est pas possible, alors la seule chose que je pouvais faire à ce moment là, c’était de vos indiquer que peut-être, en revenant au corps, ça vous aurait aidé à vous calmer, d’accord ?
- Je comprends.
- Mais surtout, si vous le comprenez, ne comprenez pas juste ce qui est arrivé ce matin, essayez de le pratiquer, d’expérimenter la prochaine fois que ça vous arrive, de comprendre par vous-même le bienfait de revenir à une bonne posture.

Question 3: Ma question rejoint un petit peu la question précédente. Ce matin, tu as dit qu’il fallait contrôler l’esprit par le corps, mais justement dans le cas de la tristesse, c’est complètement différent, parce que ce n’est pas le corps qui dirige l’esprit mais l’esprit qui dirige le corps.
YR : Justement, c’est pour renverser cette situation, pour ne pas aller dans cette direction-là mais revenir à la condition normale, arrêter que l’esprit dirige le corps et essayer de revenir à la concentration à un esprit plus stable, plus équilibré, plus paisible . Ce n’est pas vraiment quelque chose qu’on peut expliquer mais il faut l’expérimenter, si vous l’expérimentez, vous pouvez comprendre que c’est beaucoup plus rapide et efficace de procéder comme ça que d’essayer de contrôler votre esprit par le mental en essayant de vous raisonner, en vous disant : « Je ne devrais pas être triste, c’est pas grave » Mais ça ne suffit pas non plus, si il y a une émotion , c’est bien aussi de comprendre quelle est la nature de cette émotion, ce qui se passe, ce que cette émotion nous apprend, mais pour pouvoir avoir cette observation presque objective, être capable de regarder l’émotion comme on se regarde dans un miroir, il ne faut pas être entraîné complètement par elle, il faut retrouver une certaine concentration, une certaine stabilité mentale et c’est pour ça que le retour au corps et à la respiration est finalement la condition nécessaire et est souvent très efficace.
- Et si ça ne fonctionne pas ?
- A ce moment là, si le corps et la respiration ne suffisent pas, c’est tout à fait possible aussi d’accepter l’émotion, du moment que cette émotion ne va pas provoquer des dérangements autour de soi. On peut par exemple se questionner sur « qu’est ce qui se passe ?», « qu’est ce que c’est que ça ?», je l’ai souvent expliqué ici. A ce moment-là, c’est intéressant de se demander quel est cet ego qui éprouve cette émotion, « qu’est ce que c’est que ça ? » Ce peut être une source d’éveil finalement, parce que bien entendu nos émotions sont liées à nos attachements et nos attachements sont toujours des attachements à une certaine idée que l’on a, souvent à l’ego lui même. Alors à ce moment là, s’interroger : «Qu’est que cet que cet ego qui s’attriste, qui est en colère, qui n’est pas content, qu’est-ce que c’est que ça, qu’est que c’est que cet attachement ? » Ce peut être une source d’éveil, ça peut aussi nous montrer que l’émotion est justifiée par quelque chose d’injuste qui se passe dans l’environnement et à ce moment là, ça peut être aussi ce qui va nous inciter, nous encourager à faire quelque chose. C’est la base même de la compassion, l’émotion, la sympathie vis à vis d’un être qui souffre par exemple. Mais l’attitude zen, ce n’est pas simplement de rester avec cette émotion de sympathie, de tristesse, mais c’est d’en faire quelque chose, qu’est ce que je peux faire pour aider à partir de ça, pour consoler quelqu’un de triste, pour l’aider à sortir de sa tristesse, pour remédier à une injustice, voilà, autrement dit l’émotion comme source d’une action positive.

Question 4 : J’ai deux questions, la première : en faisant zazen, par la pratique du zen, je sens beaucoup de paix à l’intérieur de moi et j’aimerais savoir si la paix, comme les émotions comme la tristesse ou la joie était aussi une illusion.
YR : Non, la paix n’est pas une illusion mais s’attacher à la paix peut devenir une illusion. Ce qui est illusoire, ce n’est pas les phénomènes qui surgissent, que ce soit autour de nous ou en nous sous forme d’émotion, de sensation ou de perception. Ce ne sont pas des illusions, ce sont des phénomènes. Ce qui est illusoire, c’est notre manière de réagir par rapport à ça souvent, par exemple si on ressent la paix de l‘esprit et qu’on s’attache à cette paix de l’esprit, ça devient une grande illusion, simplement parce qu’on va immédiatement craindre de perdre cette paix de l’esprit et on va s’opposer à tout ce qui la dérange : on ne se rend pas compte que la paix de l’esprit est un phénomène conditionné et donc impermanent et que s’y attacher est une erreur. ça ne veut pas dire ne pas l’accueillir et l’accepter et même s’en réjouir mais sachant que c’est impermanent et ne pas s’y attacher.
- ça veut dire aussi à ce moment là, accepter de se confronter à des situations qui n’apporteront pas la paix ?
- Oui, naturellement, sinon on ne peut pas être un bodhisattva. Ce point est crucial, très important, c’est un peu la critique que les disciples du grand véhicule adressent aux Arhat, - aux disciples du petit véhicule -, il leur reprochent d’être tellement attachés à leur paix de l’esprit qu’ils en deviennent égoïstes. Effectivement, ils pourraient devenir égoïstes parce qu’ils veulent fuit les phénomènes qui les dérangent mais au contraire si on est animé de l’esprit d e compassion, on a pas peur d’entrer justement dans les phénomènes parfois compliqués et douloureux de la vie quotidienne pour y remédier.
- Ma deuxième question est liée justement à la position du bodhisattva, est-ce que ça serait possible d’expliquer le service à l’autre, par rapport à être bodhisattva ?
- Le service à l’autre : il faut se demander quel est le véritable service, qu’est-ce c’est que véritablement rendre service en tant que bodhisattva. Bien sûr le service à l’autre, ça peut être de dépanner quelqu’un qui n’a pas d’argent en lui en donnant, le consoler si il est triste, le soigner si il est malade, lui donner un transport si il a besoin d’être transporté quelque part, c’est tout le domaine de l’aide sociale et humanitaire, c’est rendre service, soigner les malades. Tout ça, c’est très bien mais quand on est engagé dans une voie comme le zen, on sent bien qu’il y a un service plus profond à rendre aux autres. ça ne remet pas du tout en question tout ce qui est l’aide sociale et humanitaire, le geste normal de rendre service, mais il y a une manière plus profonde d’aider les autres, c’est de les aider à s’éveiller, c’est-à-dire de les aider à résoudre par eux même la racine de leur souffrance, de leur inquiétude, parce que c’est l’aide qui permet à ces personnes de devenir autonomes et non pas dépendantes d’une aide qu’on leur donne ; et donc d’être à leur tour capables d’aider les autres.

Samedi 9 février 2008
Zazen de 7 heures
Dans la vie quotidienne on passe beaucoup de temps et on déploie beaucoup d'énergie pour se procurer ce que l'on désire et pour éviter ce que nous n'aimons pas, et malgré cela on a souvent l'impression qu'il nous manque quelque chose, que quelque chose nous échappe, on ne se sent pas véritablement satisfait. Lorsque l'on pratique zazen, on abandonne complètement cette attitude mentale, on se contente d'être simplement complètement assis, concentré sur la posture du corps, complètement étiré entre ciel et terre. On inspire et on expire calmement, et plutôt que de suivre nos pensées, nos préoccupations, on est attentif à la respiration. Cette attention à la respiration nous ramène constamment à l'ici et maintenant de notre vie. On ne pense plus à avant ou bien à après, on ne cherche pas à saisir quoi que ce soit. Généralement on croit que c'est le manque qui nous fait éprouver des besoins, des désirs et rechercher des choses à l'extérieur de soi ; toute la société de consommation moderne fonctionne sur ce modèle. Mais en zazen nous rencontrons une autre dimension de notre existence, nous découvrons que c'est en étant trop attaché aux objets du monde extérieur que nous créons le manque, le manque à être en unité avec ce que nous sommes en réalité. C'est ce manque de réalisation intérieure qui provoque la chaîne des désirs et du même coup provoque l'agressivité, la haine pour tout ce qui dérange notre esprit d'obtention. Tout cela provient de notre ignorance, de notre méconnaissance de la véritable nature de notre existence, l'existence sans séparation d'avec tout l'univers. On appelle ça : «nature de bouddha« : il est difficile de l'expliquer. Pratiquer zazen permet de l'expérimenter directement, intuitivement. C'est ce qu'exprime Maître Keizan dans ses recommandations pour la pratique de zazen ; il écrit : «Cela a toujours été avec nous mais cela n'a jamais eu de nom. Le troisième patriarche, maître Sosan l'appela provisoirement l'esprit, le vénérable Nagarjuna l'appela provisoirement le corps. Un jour qu'il prêchait le Dharma dans le sud de l'Inde, il exposa directement la forme de la nature de bouddha, le corps de tous les Bouddha : la forme de la pleine lune qu'il montra est parfaite, sans aucun manque ni rien de superflu. » Ce qui s'est passé en réalité c'est qu'il a prêché au sujet de la nature de bouddha, mais c'est finalement en réalisant qu'on ne peut pas l'exprimer avec des mots, qu’il s'est contenté de rester assis silencieux en zazen ; à ce moment là, son corps même disparut et à sa place apparut la forme de la pleine lune. Que ce soit la forme du corps en zazen ou la forme de la pleine lune, c'est une forme à laquelle il ne manque rien. Il n'y a rien à ajouter à la pleine lune pour produire sa beauté. Il n'y a rien à ajouter à la forme de la posture de zazen, lorsqu'on est pleinement concentré sur cette forme du corps en zazen, totalement en unité avec la vie ici et maintenant, la vie de chaque instant, on n'a pas besoin de penser à autre chose, la pratique de la posture elle même devient ici et maintenant réalisation, réalisation du fait universel qu'originellement il ne nous manque rien. Lorsqu'on réalise cela intuitivement, on peut continuer cette pratique dans chacun des actes de la vie quotidienne car ce n'est pas seulement la forme de zazen qui est parfaite, sans manque ni rien de superflu, c'est la vie de chaque instant vécue en totale unité, en unité avec ce que nous sommes en train de réaliser, que ce soit le fait de travailler, de manger, de se reposer, de s'entretenir avec quelqu'un. Si nous nous absorbons totalement dans l'action en cours, cette action est immédiatement complète, elle exprime totalement la réalité, pas besoin d'être tendu vers autre chose. Le sens de la pratique de la voie consiste à cesser de créer des séparations et des oppositions, cesser de nous attacher à des abstractions, à nos fabrications mentales, et à reprendre contact avec la vie de chaque instant, la vie en unité avec tous les êtres. Cela nous permet d'expérimenter l'essence de l'esprit religieux car nous n'existons que reliés à toutes les existences au delà de notre petit ego. Méditer consiste à s'ouvrir à cette dimension infinie de la vie. La méditation, le zazen ne produit pas cela mais révèle ce qui a toujours été et que nous avons longtemps ignoré.

Samedi 9 février 2008
Zazen de 11 heures
Pendant zazen, ne dormez pas, rentrez bien le menton, étirez la colonne vertébrale, la nuque et poussez bien le ciel avec la tête. Si vous avez tendance à vous endormir, concentrez-vous à inspirer profondément plusieurs fois et observez bien le fonctionnement de votre esprit, observez attentivement ce qui apparaît à chaque instant sans vous y attacher. C'est-à-dire que pendant zazen, on ne laisse pas notre esprit être obscurci par nos pensées, on ne s'identifie pas à ses pensées sinon c'est comme un miroir qui deviendrait l'image qui s'y reflète, il ne pourrait plus accueillir la nouveauté de l'image suivante. Pour garder un esprit clair, il convient de ne demeurer sur rien : si vous avez tendance à vous attacher à vos pensées alors éclairez leur véritable nature, remarquez qu'elles sont sans substance, que si on cesse de les alimenter, de les entretenir, elles disparaissent immédiatement. C'est la confirmation qu'elles n'ont pas d'existence propre, comme l'image d'un film qui n'existe pas sans le projecteur. Nous avons tendance à prendre nos projections pour la réalité : quand la projection est triste, nous devenons triste, si la projection est joyeuse, nous devenons joyeux. Si on prend conscience de cela, alors on peut facilement lâcher prise, revenir à la source pure de l'esprit. A ce sujet, Maître Keizan disait, «Cet esprit est éveillé, c'est le Bouddha lui même«, autrement dit il n'y a pas de bouddha à rechercher en dehors de l'éveil de l'esprit durant zazen. Il ajoutait : «La lumière de notre esprit illumine le passé et brille toujours maintenant,transformé par Nagarjuna il prit la forme de la pleine lune, il apparaît dans le samadhi, la concentration de tous les Bouddha ». La lumière de notre esprit n’illumine pas seulement le passé, elle éclaire tous les phénomènes de notre vie à chaque instant. Si notre esprit est clair tout devient clair en nous et autour de nous. Notre pratique consiste à laisser tomber tout ce qui l’obscurcit, c’est-à-dire tous nos attachements. L’esprit de Bouddha n’est pas quelque chose d’extraordinaire, à chaque fois que nous laissons tomber quelque chose qui nous obsède, qui nous encombre l’esprit, qui nous attache, dans cet instant même nous devenons semblable à Bouddha : l’esprit de Bouddha se réalise, ici et maintenant.
 
Samedi 9 février 2008
Zazen de 16h30 - mondo
Question 1: Combien de temps est-il recommandé de pratiquer quand on pratique chez soi ?
YR : Il est surtout recommandé de pratiquer régulièrement, c’est ça le plus important. Quand on pratique chez soi, il faut éviter de pratiquer juste au moment ou on n’en a envie, quand ça nous fait plaisir. Il faut essayer de se donner la même discipline que quand on pratique dans un dojo, que ce soit le zazen qui nous appelle et qu’on doive le suivre et non pas le faire quand ça nous arrange. Alors pour ce qui est de la durée, le mieux serait de pratiquer la même durée qu’en sesshin, c’est-à-dire 40 minutes, ne serait-ce que parce qu’ainsi, quand vous allez en sesshin, vous n’êtes pas dépaysé, le corps a pris le rythme ; après, c’est à chacun de voir, par exemple quand on est seul, il est plus difficile de rester assis immobile, de rester concentré pendant longtemps, alors il vaut mieux pratiquer moins longtemps et rester concentré que de pratiquer plus longtemps assis et moins concentré. Aussi, il faut se demander pourquoi on pratique seul chez soi. ça peut être parce qu’il n’y a pas de dojo à proximité, dans la région, alors là c’est une bonne raison, il n’y a pas d’autre moyen. Mais ça peut être aussi parce qu’on n’a pas envie de perdre son temps dans les transports en commun pour aller au dojo, ou que parfois on a l’impression qu’on est mieux tout seul, qu’on est plus concentré, que les autres nous dérangent, qu’on ne supporte pas la discipline, bref que quelque chose nous dérange dans le fait d’aller au dojo. Dans se cas, il vaut mieux surmonter et résoudre cette question qui nous dérange plutôt que de prendre la fuite et de se réfugier tout seul chez soi. Ceci dit , il n’est pas interdit de faire zazen chez soi ! Le mieux est de trouver l’équilibre entre les deux, c’est-à-dire d’aller régulièrement une fois ou deux par semaine au dojo, et si on a envie de pratiquer plus souvent et qu’on ne peut pas se rendre tous les jours au dojo, de faire le reste chez soi. J’imagine que c’est ton cas ?
- Oui
- Et qu’est-ce que tu en penses ? Quelle est la durée du zazen quand tu fais ça ?
- 40 minutes. Avant, je faisais une heure, une fois j’avais entendu quelqu’un dire qu’il fallait faire une demi heure et je me demandais si c’était assez.
- Je crois par expérience que 40 minutes, c’ est vraiment la bonne durée, l’idéal c’est de faire 40 minutes, de faire kin hin, puis de refaire 40 minutes (sourires) là on n’a pas forcément le temps, ou alors 40 minutes le matin le matin et 40 minutes le soir : en tout cas, garder la tranche de 40 minutes comme la durée normale d’un zazen, ce qu’on appelle « un shu » , c’est la durée normale d’un zazen, c‘est ce qui permet de s’adapter quand on pratique avec les autres.

Question 2: J’ai une question qui a l’air un peu théorique mais je la porte profondément depuis qu’on me l’a posée. C’est en parlant avec quelqu’un, on échangeait sur sa voie, sur la voie que moi je suis et alors elle m’a demandé « alors pour toi, quand on parle de nature divine, et quand on parle de nature de bouddha, c’est la même chose ? »Je n’ai pas su répondre et ça m’est resté.
YR : Qui parle de nature divine et qui parle de nature de bouddha ? Est-ce que c’est toi qui parles de nature de bouddha et elle de nature divine ?
- Ni l’un ni l’autre.
- C’est une question théorique alors ?
- Non, ce n’est pas une question théorique.
- Ecoute, il fallait lui demander ce qu’elle entend par nature divine et nature de bouddha, si elle posait la question c’est qu’elle avait une idée, en tous les cas, une certaine idée ! Tu aurais pu lui demander : « qu’est-ce que c’est pour toi la nature de bouddha et la nature divine ? ».
- On échangeait sur le chemin qu’on a eu toutes les deux, sur le chemin à l’intérieur d’une naissance au sein du christianisme.
- Et alors, ta question, c’est quoi ?
- Et pour toi ?
- Ah, pour moi ! Moi, je ne sais pas ce qu’est la nature divine, et je ne sais pas très bien ce que c’est non plus que la nature de bouddha ! C’est exactement ce qu’on ne peut pas savoir, c’est exactement ce que j’ai essayé de faire comprendre, c’est la dimension de notre existence qui échappe au savoir, on sent bien que tout en dépend, que notre existence repose là-dessus, mais on ne peut pas définir ce que c’est exactement. Alors il y a différentes approches, la nature divine je ne connais pas bien, mais la nature de Bouddha bien sûr, Dogen a beaucoup parlé de la nature de bouddha, alors on va en profiter pour développer la question un peu ! ça va faire une sorte de teisho sur la nature de bouddha : Traditionnellement dans le bouddhisme ancien, « nature de Bouddha », c’était le fait que tous les êtres étaient doués de la capacité de s’éveiller, donc l’éveil était possible pour tout le monde, la nature de bouddha c’était une sorte de capacité, chacun est capable de devenir bouddha, ça c’est traduit par le fait qu’on disait « tous les êtres ont la nature de bouddha », ont la nature de l’éveil, donc tous peuvent le réaliser. A ce sujet, Dogen a réagi sur le fait que parler comme cela a tendance à faire croire que la nature de bouddha c’est « quelque chose », comme une sorte de graine ou de substance, au fond de soi, quelque chose que l’on pourrait appréhender, saisir, cultiver… Tout cela est faux parce que ça réduit cette nature de bouddha a être « quelque chose », alors il disait que les êtres n’ont pas la nature de bouddha, mais qu’ils sont la nature de bouddha, c’est déjà mieux. Après qu’est-ce que ça veut dire qu’ « être la nature de bouddha » ? Dogen ne donne pas de réponse définitive mais il va dans le sens qu’être la nature de bouddha c’est être totalement l’interdépendance, l’impermanence. Au fond, si on réfléchit bien à l’enseignement de Dogen, il commence par dire que l’esprit de Bouddha, l’esprit d’éveil est l’esprit qui contemple l’impermanence et qui du coup désire s’éveiller, se libérer de la souffrance : l’impermanence serait en quelque sorte, l’ennemi, la chose contre quoi il faudrait lutter, dont il faudrait se libérer. Et souvent les gens ont tendance à opposer la nature de bouddha et l’impermanence : voilà, nous sommes tous impermanents , l’esprit change, le corps décrépit, on vieillit, on meurt, mais il y a quelque chose qui reste constamment inchangé, c’est la nature de bouddha. Dogen, s’est vivement élevé contre cela parce que pour lui c’était revenir à faire de la nature de bouddha un concept, un peu comme l’Atman des hindous et il appelait cela « l’hérésie Senika » : ill dénonçait profondément cette hérésie, pour lui c’était l’opposé de l’enseignement du Bouddha et un peu par provocation, à la fin de sa vie il disait : « L’impermanence elle-même, c’est la nature de bouddha » ! C’est l’impermanence, c’est à dire ce qui ne peut pas être saisi, ce qui ne peut pas rentrer dans une définition, on eut bien sûr définir l’impermanence mais on ne peut pas la saisir. Et donc, il avait des expressions du style : « pas de nature de bouddha, c’est la vraie nature de bouddha »… C’est la même chose que le koan de Joshu quand à la question : « est-ce que le chien a la nature de bouddha », il répond « mu ». « Mu » c’est « rien », rien de saisissable, on pourrait croire que ça veut dire qu’il n’y a pas de nature de bouddha, mais non, c’est « mu », le rien lui-même est la nature de bouddha, en tant justement que ce qui ne peut pas être saisi mais qui n’est pas inexistant. Ce n’est pas du néant, mais rien de saisissable, rien de substantiel, ce n’est pas quelque chose mais ça existe ! et on peut devenir intime avec cette dimension de la vie, de l’existence, dans la pratique de zazen, c’est ce qui est au-delà de toutes nos conceptions, même si on s’en approche par des approximations quand nous parlons de mu, d’impermanence, de pas saisissable. A la fin, il n ‘y a aucun mot qui puisse montrer, faire comprendre la nature de bouddha, parce que tous les mots sont limités, les mots se limitent à un secteur de pensée. La pratique de zazen justement nous permet de ne plus nous attacher aux mots, aux concepts, pas besoin même de penser à la nature de bouddha. Simplement se concentrer sur zazen, laisser passer toutes les pensées et à ce moment là, notre esprit s’harmonise avec la nature de bouddha, dans ce lâcher prise, dans cette fluidité qui s’harmonise avec l’impermanence. Donc à la fin, c’est une expérience, ça n’existe pas en dehors de l’expérience, il n’y a pas une nature qui planerait quelque part, ce n’est pas une nature qui existerait séparément de l’expérience. Pour la nature divine, je n’en sais rien, absolument rien, je ne suis pas théologien, je ne suis pas apte à parler de la nature divine, certains théologiens comme maître Eckhart en parlent de manière très proche mais quand on n’est pas enraciné dans l’expérience chrétienne, c’est difficile de faire des parallèles, il faut demander au père Jean Samuel s’il vient ce soir au bar !

Question 3: Tu as parlé de ce qui n’avait jamais eu de nom mais qui était toujours là, et j’ai cru comprendre que c’était ça qui entendait qui agissait, qui parlait, alors dans ce cas là, je me demande quelle est la place des ego de chacun?
YR : L’ego fait partie de cela qui n’a jamais eu de nom, mais l’ego commet l’erreur de se séparer, de se penser séparé ! Notre ego n’est pas séparé de ce qui n’a jamais eu de nom, on pourrait dire au fond que c’est la nature de bouddha, on peut dire même qu’il en a toutes les caractéristiques sauf une : se penser séparé, c’est l’erreur fondamentale de l’ego mais qui est très compréhensible, dans la mesure ou il y a le besoin normal dans la croissance d ‘un enfant d’accéder au statut d’individu, de marquer sa différence d’avec sa mère, ses parents, les autres, c’est un processus psychologique normal de devenir un individu, si on arrive pas à devenir un individu, on risque de devenir psychotique et ne pas pouvoir fonctionner normalement avec les autres.
- Quand tu dis que c’est ça qui parle, que c’est ça qui agit, dans ce cas là, il ne pourrait pas y avoir d’erreur, de mensonge, etc
- Je ne me souviens pas d’avoir dit ça !
- C’est peut-être une interprétation de quelque chose que j’ai entendu mais dans un précédent kusen tu as dit : « ce ne sont pas nos oreilles qui entendent mais ç’est « ça » qui entend », je peux le retrouver si tu veux.
- Ce qu’il y a de certain, c’est que cela qui n’a jamais eu de nom, qui est toujours présent, participe à toutes nos actions mais il y a le filtre justement de notre illusion égotique entre les deux et c’est ça qui fausse les choses. Le sens de la pratique de zazen, c’est d’abandonner cet individualisme. Je parlais tout à l’heure de la nécessité de devenir un individu ; le problème c’est qu’on a fait tellement d’efforts pour constituer cette individualité, qu’on s’y attache comme à un absolu, et le sens de notre pratique c’est de remettre cet ego à sa juste place, de le relativiser, de ne pas le laisser diriger tous nos actions.
- Et laisser diriger…
- Voilà, laisser la place à une autre conscience, à une ouverture à une autre dimension, laisser la place.

Question 4: Je voulais simplement demander si cette dynamique qui n’a pas de nom c’est ce qu’on appelle « engi » ?
YR : Certains le disent, oui, engi, c’est l’interdépendance, en d’autres termes, on parle aussi des douze causes interdépendantes, les douze causes interdépendantes, les douze innen sont un aspect de engi. C’est l’interdépendance quand elle est vécue par des êtres sensibles, des êtres qui ont un karma. L’interdépendance fonctionne différemment pour des êtres sensibles qui ont une ignorance, des désirs, etc, et les montagnes, les rivières, c’est pas pareil. On peut faire cette différence et puis aller au delà de la différence. L’interdépendance qu’enseignait le Bouddha concernait essentiellement les êtres humains et les êtres qui sont dans le cycle des transmigrations, c’est-à-dire essentiellement les six chemins, les êtres qui vivent en enfer, les gaki (les êtres affamés, faméliques), les animaux, les titans ou esprits belliqueux, on dit parfois les divinités agressives, combattantes (les Asura) et ensuite les Dévas : les déités et il y a les humains bien sûr. Ces six classes d’êtres vivent dans un certains cycle de renaissance conditionné pas le karma dont le moteur est les douze causes interdépendances, les douze innen. Comme dans les douze innen il y a l’ignorance, il y a la conscience, il y a l’action, puis il y a le nom et forme, les organes des sens, le contact, le désir, l’attachement, etc. Cela n’aurait pas de sens de parler des douze innen pour les montagnes, les rivières, la lune, les étoiles, c’est pour ça qu’on fait cette distinction, on dit : ça concerne seulement les êtres sensibles, les êtres qui peuvent avoir un karma, c’est-à-dire une conscience et donc des actions motivées par le désir. Le soleil se lève le matin, il se couche le soir, mais il n’a pas de karma, c’est automatique, donc il y a cette distinction. Mais ça c’est relatif, à un niveau plus profond, on peut dire qu’il n’y a pas de différence, parce que de toute façon, ce qui prédomine tout, c’est le fait d’être totalement interdépendant et sans substance et ça c’est commun entre le soleil et les êtres humains.
- Est-ce que ça signifie que les êtres sensibles ont une incidence sur ce qui passe ? Et pas le soleil, les étoiles ?
- Oui, exactement, les êtres sensibles sont des êtres doués de sensibilité, de conscience, qui ont une capacité d’agir, de choisir, dans certaines limites évidemment, et ça provoque le karma qui conditionne les renaissances. On ne parle pas du karma à propos du soleil
- Qui conditionne le karma, le karma n’est pas préexistant en quelque sorte?...
- Non, jamais, mais dans l’enchaînement de causalité il n’y a pas de commencement et pas de fin, donc on ne peut pas dire que quelque chose est préexistant en réalité. L’action en tant que karma, évidemment, précède ses conséquences karmiques, et ce qui précède l’action, c’est l’ignorance, mais qu’est-ce qui conditionne l’ignorance ? L’ignorance aussi est conditionnée et justement elle est conditionnée en large partie par notre karma passé, donc l’ignorance conditionne le karma mais est aussi conditionnée par le karma, c’est pour ça que cette chaîne des douze causes interdépendantes tourne dans un sens et dans l’autre et que les interdépendances sont très complexes ! Le point important, c’est qu’ il n’y a pas une cause première parce que si même on pouvait décréter un jour : voilà la cause première, il y a toujours quelqu’un qui pourrait décréter :qu’est ce qui a causé cette cause première ? ça serait tout à fait justifié de poser cette question, on ne peut pas arrêter le processus de causes et conditions, c’est tout à fait illusoire de vouloir l’arrêter en disant : c’est Dieu par exemple, c’est le système monothéiste, moi je ne conteste pas l’existence de Dieu ou la croyance en Dieu mais je ne peux pas dire qu’on peut en faire une cause première.
- Après on peut se taire, c’est tout
.
- Oui, on peut s’arrêter de faire le mondo !...

Question 5: Tout à l’heure, à une question, tu as répondu que finalement la solution à notre problème, c’est de remettre notre ego à sa place et je voulais savoir si c’était ça le sens de la cérémonie du repentir.
YR : Oui ça peut y contribuer en tout les cas.
- Il y a un autre sens plus vaste ?
- Oui, bon ; tu poses la question de la cérémonie du repentir à laquelle je vais vous proposer demain de participer, du moins ceux qui le souhaitent. En effet cette cérémonie du repentir est traditionnelle dans les temples depuis Bouddha et elle a lieu traditionnellement une ou deux fois par mois. Dans le bouddhisme ancien, elle consistait à lire les préceptes et à confesser ses erreurs à propos des préceptes, de s’en repentir devant la Sangha. Dans le bouddhisme Mahayana, les choses ont évolué dans ce sens que la confession se fait face à Bouddha, ce qui veut dire en réalité face à soi-même, face au bouddha en soi, donc on n’a plus besoin de prononcer ses fautes à haute voix. Lors de la cérémonie on récite dans un premier temps le Sangemon, le soutra du repentir, mais si on comprend bien le sens de ce repentir, on se repent de toute la souffrance qu’on a pu créer depuis des temps infinis à cause des trois poisons : l’avidité, la haine et l’ignorance. En fait ça décrit l’état non éveillé justement, donc face à notre propre « être bouddha », c’est trahir cette nature de bouddha de rester conditionné par cet ego non éveillé, cet ego qui fait obstruction à l’éveil, c’est la relation des deux, mais ça ne s’arrête pas là justement, parce que dans cette cérémonie du repentir, ça c‘est le premier acte, mais il y a en a quatre. Le deuxième acte c’est de rendre hommage et de prendre refuge auprès de tous les Bouddhas du passé et des patriarches pour être guidé, pour être aidé dans ce cheminement. Le troisième acte, c’est le renouvellement de nos quatre vœux de bodhisattva, vous connaissez, et puis le quatrième acte, c’est la prise de refuge dans les Trois Trésors, Bouddha, Dharma, Sangha ; entre les deux il y a la récitation généralement plus ou moins abrégée des préceptes sous la forme du Kyojukaimon,. Donc on peut dire que ce sont toutes les valeurs essentielles du Dharma de Bouddha, de l’enseignement du Bouddha qui sont reprises, et dans lesquelles on réaffirme notre foi lors de cette cérémonie. De cette façon, on peut considérer que c’est une manière de renouveler notre ordination de bodhisattva, on a été ordonné bodhisattva une fois et souvent on a envie ou besoin de renouveler à la fois cette confession,ce repentir et cet engagement.
- Mais ce n’est donc pas normal que cette cérémonie soit, enfin, je veux dire que c’est pour les bodhisattva, les moines et les nonnes, un laïc n’a pas de vœux à renouveler puisqu’il ne les a pas pris.
- Justement, je crois que ce qu’il y a de bien dans cette pratique, pour un laïc, c’est que c’est une bonne préparation à l’ordination ; et c’est une bonne aide aussi, pour pratiquer dans le dojo parce que normalement on ne pratique pas dans le dojo si on n’a pas fait le vœu de protéger les préceptes. Donc pour les bodhisattva, c’est un renouvellement, et pour ceux qui ne sont pas ordonnés, on peut dire que c’est une préparation à l’état d’esprit de l’ordination.
- Parce que le dernier sutra, Ji ki e butsu… etc.. c’est le même que dans l’ordination.
- Prendre refuge dans les Trois Trésors.
- C’est une prise de refuge, et moi je pensais que prise de refuge et ordination, c’était la même chose.
- C’est très voisin, mais dans l’ordination de bodhisattva, il y a quelque chose de plus, la relation avec le maître, l’engagement auprès de la lignée qui est symbolisé par la remise d’un rakusu, d’un ketsumyaku et d’un nom qui ne sont pas transmis au moment de la cérémonie de ryaku fusatsu , alors du reste puisque la question a été posée, il y a ici les quatre sutra qu’on chantera ensemble demain, on sonnera le bois et ceux qui veulent participer pourront venir et les autres pourrons continuer le samu. A ce sujet je dois dire qu’il est bien de se repentir mais qu’il est important demain de se concentrer sur le samu parce que la fois dernière, en novembre, nous avons quitté les lieux en les laissant avec pas mal de désordre et il y a eu des plaintes du personnel de Maredsous, c’est vraiment la première fois que ça arrive et là, on devrait se repentir profondément de ça. La plupart du temps, quand on quitte un lieu après une sesshin, les gens nous remercient parce qu’on laisse les lieux plus propres qu’on ne les a trouvé et la dernière fois le samu n’a pas bien fonctionné, s’il vous plaît demain, non seulement il faut se repentir de ne pas avoir fait suffisamment samu la fois dernière mais il faut surtout réparer en faisant le samu jusqu’au bout demain. C’est le vrai sens du repentir, le repentir ce n’est pas juste regretter ses erreurs passées mais prendre l’engagement de ne pas les continuer, c’est vraiment une révolution spirituelle, c’est prendre la ferme résolution de changer ici et maintenant son attitude. Donc demain, repentir et samu. Merci.

Question 6: Puisqu’il y a à se détacher, en quoi est-ce qu’il n’y aurait pas un risque d’attachement à la posture qui pourrait déboucher sur un ritualisme, un légalisme, un formalisme et si oui comment l’éviter ?
YR : Qu’est-ce que tu veux dire par « légalisme » ?
- Et bien, même si il y a un but de non moralisme, on peut absolutiser des règles ou des lois : « il faut se tenir comme ça, il faut faire comme ça et pas autrement », je comprend la nécessité d’une structure, elle me paraît essentielle mais comment éviter, dans ce but de détachement, qu’elle ne soit elle-même absolutisée, est-ce qu’il n’y a pas finalement à se détacher des instruments du détachement ?
- Non, mais si on compare ça à des instruments de musique, il y a à bien en jouer et bien en jouer, c’est justement ne pas faire de la posture un objet, et comme je l’avais dès le premier zazen, devenir soi-même la posture, c’est-à-dire ne pas avoir une idée de la posture qui est un espèce d’objet idéal qu’on cherche à imiter et qui justement peut devenir un objet d’attachement. Pour qu’il y ait d’attachement, il faut qu’il y ait un objet, un sujet et un lien d’attachement entre les deux, donc une séparation. Bien sûr, au départ on a une certaine image de comment on doit se tenir, et on le répète d’ailleurs au début, menton rentré, nuque et colonne vertébrale étirée, mais quand on le pratique, on entre vraiment dans cette posture, on l’habite, ça devient quelque chose de vivant, ce n’est plus une idée abstraite et il faut l’habiter en souplesse ! Il ne faut pas se martyriser non plus dans la posture, il faut pratiquer en fonction du corps que l’on a, du corps que l’on est et qui n’est pas toujours en parfaite condition. Ill faut éviter qu’il y ait une idée trop idéaliste de la posture qui nous torture, parce qu’on y arrive pas, mais surtout il faut l’habiter et trouver une unité du corps et de l’esprit dans la pratique de la posture, devenir vraiment un corps-esprit en unité en train de pratiquer cette posture, il n’y a plus de séparation, on ne pense plus même à la posture, on est la posture, il n’y a plus d’objet.
- Ce n’est plus un objet de pensée, ce n’est plus un but
.
- Bien sûr, parce que c’est réalisé, on est ça, et ce n’est pas figé en plus, ça se transforme, au long du zazen, de la sesshin, des années de pratique.
- Et en fonction des limites de notre corps aussi j’imagine.
- Tout à fait, et d’ailleurs, je regrette de voir des personnes devenir âgées, et parfois avoir des handicaps physiques, et se dire « maintenant je ne peux plus pratiquer la posture comme avant alors j’arrête zazen », ça existe. Je leur dis : « Vous ne pouvez plus pratiquer sur un zafu, faîtes zazen sur une chaise ». Souvent on me dit : « Ah non, ce n’est pas pareil, moi je veux faire zazen sur un zafu ou rien du tout » , ça, c’est un attachement ! Tant qu’on habite ce corps, on peut faire zazen, même allongé. Souvent ici, au camp d’été, il y a une personne qui est fortement handicapée, dans une chaise roulante, elle a un corps vraiment en mauvais état et elle fait zazen avec le corps qu’elle a et je trouve ça très bien.
- Je voudrais te poser une autre question, juste clarifier le rapport entre être et exister, tu en a parlé dans ton premier enseignement et je n’ai pas capté.
- Etre, ça évoque tout de suite quelque chose de substantiel et on entre dans l’ontologie, la théorie sur l’être, etc, et tout l’enseignement du Bouddha est justement est de nous éviter de tomber dans le piège de la réification, faire de l’être quelque chose, donc plutôt être dans une manière d’exister en harmonie avec l’impermanence, l’interdépendance, ça, c’est vivant, c’est la vie réelle, c’est l’existence en harmonie avec ce que nous sommes réellement mais qui n’est pas quelque chose de figé dans une idée d’un être. Tout l’enseignement du Bouddha, c’est que nous existons mais sans substance, donc sans être fixe.
- Merci.

Question 7: Plus je pratique zazen, plus je suis convaincu que la vie est absurde et n’a pas de sens.
YR : Quelle vie, ta vie à toi ?
- Oui. Et parfois je me demande: à quoi bon ? Pourquoi continuer ? Et la question que je me pose c’est quelle est la faille dans mon raisonnement ?
- La faille de ton raisonnement est de croire que la vie devrait avoir un sens, si tu n’étais pas attaché à l’idée que la vie devrait avoir un sens tu n’aurais aucun problème avec le fait qu’elle soit absurde. Quand on dit la vie est absurde, c’est qu’on croit qu’elle doit avoir un sens, par exemple, est-ce que les roses se demandent quel est le sens de la vie, elles ne sont pourtant pas absurdes ?
- Mais dans ce cas là, si on n’est pas satisfait des cartes qu’on a dans son jeu, alors il suffit de les changer ? C’est une métaphore, mais si on n’est pas content de la vie qu’on a, il suffit de la changer ?
- On ne peut pas changer la vie, ce qu’on peut changer, c’est le regard qu’on a sur la vie, et si toi tu peux accepter que la vie n’a pas de sens et vivre à partir de ce non sens, alors tu n’auras plus d’idée d’absurde, tu comprends ? La vie est au-delà du sens et du non sens, c’est l’être humain qui veut qu’elle ait du sens, en elle-même la vie n’a pas de sens, c’est l’être humain qui peut créer du sens, peut donner du sens, mais en soi, elle est comme elle est, on naît, on vit, on meurt. Le sens de la vie, on peut dire, c’est de naître, de vivre et de mourir ; mais ce que tu fais entre l’instant de ta naissance et l’instant de ta mort, c’est ta décision et pour les gens qui suivent l’enseignement du Bouddha, ce qui permet d’accéder à un sens, mais qui n’est pas le sens de la vie en elle-même, le sens que nous lui donnons, c’est la méditation sur la souffrance : le fait qu’il y ait de la souffrance, qu’on réfléchisse aux causes de la souffrance nous fait découvrir que si nous souffrons, fondamentalement, c’est parce que nous sommes victimes de notre haine, de notre avidité et de notre ignorance, bref nous sommes victimes des trois poisons. A ce moment là, pour quelqu’un qui comprend ça, le sens de la vie va être de résoudre ce problème de la souffrance, et de s’éveiller à un état d’esprit qui permet de vivre en harmonie avec la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire complètement impermanente et sans substance, complètement interdépendante. On découvre qu’il y des obstacles à vivre en harmonie avec cette vie telle qu’elle est, et les obstacles, c’est principalement l’illusion de l’ego qui les provoque parce qu’il méconnaît cette situation de non sens, de non substance. Ill n’accepte pas, donc il provoque toutes sortes de difficultés ! Il y a vraiment une attitude de lâcher prise à avoir, et pour beaucoup de gens qui suivent la voie, le sens de la vie, c’est de parvenir à ce lâcher prise et à s’harmoniser avec l’ordre cosmique, ça devient le sens de la vie. Toi tu crois que la vie devrait avoir un sens en elle-même, par elle-même, alors évidemment, si tu regardes les phénomènes du vivant, tu vois que tout ce qui naît, vit et meurt, c’est tout. Il n’y a pas un sens qui est écrit là.
- Il n’y a pas de sens qui est écrit, mais il y a des jugements de valeur qu’on donne.
- Oui, il y a des jugements de valeur, mais ce sont les êtres humains qui créent ces jugements de valeur, ce sont les fabrications mentales qui créent ces valeurs. Dans le bouddhisme aussi, il y a des jugements de valeur, ce qu’on essaie c’est que ces jugements de valeur soient le plus possible en harmonie avec la nature de la réalité telle qu’on l’observe.

Dimanche 10 février 2008
Zazen de 7 heures
Pendant zazen, rentrez bien le menton, ne laissez pas votre tête pencher en avant, ne poursuivez pas vos pensées, devenez plutôt parfaitement intime avec votre propre corps. Notre corps est toujours parfaitement ici, se concentrer sur le corps nous permet de pénétrer la réalité d’ici et maintenant. Lorsque l’on pénètre la réalité de notre vie ici et maintenant, on n’a pas besoin d’y rajouter un sens car on s’harmonise naturellement avec l’ordre cosmique. Notre corps n’est pas un chaos, dans notre corps tous les organes fonctionnent dans une parfaite interdépendance, ce corps n’est pas renfermé en lui-même : on inspire et on expire à travers l’inspiration et l’expiration, on est complètement relié au monde qui nous entoure. Si, au lieu de suivre nos pensées, de produire un esprit abstrait, on suit sa respiration, on peut ressentir profondément notre totale unité avec notre environnement : on respire avec tout l’univers, notre peau, nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre bouche, tous nos organes des sens nous relient à notre environnement, pas un seul instant nous ne pourrions survivre sans cette relation avec l’environnement ; mais souvent nous l’oublions et faisons comme si nous étions enfermés en nous-mêmes. Beaucoup de gens souffrent d’ailleurs de la solitude, c’est à cause de l’esprit, du mental qui crée des séparations. Pratiquer zazen consiste à abandonner ce mode de fonctionnement du mental pour développer l’esprit qui perçoit intuitivement notre unité avec tous les êtres. Il n’en est pas seulement ainsi pour nous mêmes, mais toutes les existences, depuis les fourmis jusqu’aux galaxies, existent en totale interdépendance, c’est ce qu’on appelle l’ordre cosmique. Le Dharma de Bouddha consiste à s’harmoniser avec cela, cela devient le sens de notre vie. Si on suit simplement notre petit ego, notre vie peut devenir complètement chaotique, absurde, on poursuit des objets qui nous échappent, on cherche à renforcer le pouvoir d’un ego qui est impermanent et sans substance, on accumule des richesses, des objets, du pouvoir qui finissent par nous échapper. L’absurde de notre existence est de suivre notre petit ego qui produit finalement toujours de la déception, aussi à travers la pratique de zazen, on permet à la conscience hishiryo de zazen de nous diriger, alors inconsciemment et naturellement on s’harmonise avec le Dharma. Par exemple notre perception de l’interdépendance nous incite à être solidaire de tous les êtres, ceci devient une valeur de vie fondamentale, à elle seule, elle peut alimenter le sens de toute une existence. L’univers n’a pas de sens mais il a un ordre, une harmonie, c’est ce qu’on appelle le Dharma. Si on prend conscience de cela et qu’on fait le vœu de s’harmoniser avec l’ordre cosmique, alors notre vie prend un sens profond, car vivre en harmonie avec l’ordre cosmique est ce qui permet de résoudre la racine de toutes nos souffrances et de mener une vie libre et harmonieuse. La véritable liberté n’est pas de suivre tous nos désirs mais s’exprimer, d’actualiser notre vérité la plus profonde. Expérimenter cela est le sens de la sesshin et continuer à vivre cela dans la vie quotidienne devient le sens de notre vie toute entière qui nous oriente vers la pratique et la réalisation de l’éveil. C’est ce que Bouddha est venu enseigner aux hommes, c’est le sens de la transmission depuis Bouddha jusqu’à maintenant.

Dimanche 10 février 2008
Zazen de 11 heures
Tout à l’heure, pendant la cérémonie de « ryaku fusatsu », nous avons rendu hommage à tous les Bouddhas et tous les grands Bodhisattvas du passé, nous avons exprimé notre gratitude à leur égard, en effet, comme le dit maître Keizan : « Tous les éveillés ne sont apparus dans ce monde que dans le seul but de permettre aux gens de réaliser l’éveil ». C’est le sens du premier vœu de bodhisattva, cet éveil, ils le transmirent à travers zazen , zazen parfaitemen paisible, qui est le roi de tous les samadhi, toutes les concentrations. Keizan concluait : « Même si vous pratiquez ce samadhi même seulement une heure, vous éveillez votre esprit et ainsi vous réalisez que c’est la porte principale de l’éveil. » S’éveiller signifie comme se réveiller de ses illusions, de ses rêves illusoires, c’est s’éveiller à la réalité, à la réalité de notre vie sans séparation, s’éveiller à la réalité de notre véritable Soi qui n’est pas limité à notre petit ego. Lorsque nous réalisons cela, nous n’avons plus besoin de poursuivre toutes sortes d’objets, nous pouvons être satisfaits d’être simplement assis, de respirer calmement, d’être un avec la vie de chaque instant. Lorsque nous rencontrons des êtres, nous les rencontrons avec un esprit neuf, accueillant, sans préjugés. Lorsque nous nous regardons nous-mêmes, nous nous regardons nous-mêmes avec un œil neuf, nous cessons de nous identifier à notre vieux karma : c’est le sens du repentir, c’est complètement convertir son esprit à une nouvelle manière d’être dans notre vie, c’est vivre comme Bouddha. Un grand saint du christianisme avait dit « ce n’est plus moi qui vis, c’est Dieu qui vit en moi ». Lorsqu’on pratique profondément zazen, ce n’est plus moi qui fais zazen, c’est Bouddha qui fait zazen en moi, Bouddha qui éclaire et guide ma vie, pas comme une personne extérieure à moi mais comme la véritable nature profonde de notre existence que j’accueille et que je fais le vœu de suivre harmonieusement. C’est ce que signifie le quatrième vœu de Bodhisattva : Aussi grande et parfaite que soit la voie de Bouddha, Je fais le vœu de la réaliser. Cette réalisation est possible parce que Bouddha n’est pas différent de moi, c’est à ça que zazen nous initie, nous introduit. Aussi, comme le souhaitait maître Deshimaru, je vous souhaite de pratiquer ce zazen éternellement, dans sa véritable et profonde dimension.

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