Il n’y a pas de véritable esprit

Kusen de Roland Yuno Rech – camp d’été à Godinne, 2018

Sesshin signifie, devenir intime avec l’esprit. Souvent on dit « devenir intime avec son véritable esprit », mais en fait il n’y a pas de véritable esprit. Il y a simplement un esprit qui fonctionne de différentes façons et chaque façon est vraie. Ce qui est faux c’est de se limiter à un seul mode de fonctionnement, autrement dit, d’avoir un esprit étroit, coagulé, figé dans un seul mode de fonctionnement.

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En général, notre mode de fonctionnement mental c’est l’esprit qui discrimine et cet esprit est nécessaire à notre survie. Chaque être vivant doit pouvoir discriminer entre ce qui est bon pour la survie et ce qui est toxique, ce qui est comestible et ce qui est poison. Alors évidemment nous avons tendance à nous attacher à ce qui est bon pour nous et à rejeter ou à détester ce qui n’est pas bon. Cet esprit de choix et de rejet peut devenir le mode de fonctionnement dominant de notre esprit. Alors nous n’arrêtons pas de discriminer, d’opposer, voire à entrer en conflit avec ce que nous n’aimons pas et de devenir attaché fortement à ce que nous aimons. Et cet esprit peut même finir par nous aveugler, car ce que nous aimons peut devenir toxique.

Par exemple, on aime la nourriture, mais si l’on s’attache trop à la nourriture, on peut devenir boulimique. L’activité sexuelle est une activité agréable, mais on peut devenir obsédé sexuel. On peut même devenir complètement dépendant de ce que l’on aime. Par exemple, on peut être éperdument amoureux de quelqu’un et du coup vouloir posséder cette personne, la réduire à l’état d’objet, lui nier sa liberté. Mais on peut aussi aimer la pureté et détester ce qui est impur. Alors on devient allergique à tout ce que l’on considère comme impur.

Cet excès de discrimination nous rend malade. On peut devenir sectaire, s’opposer violement à certains groupes ou certaines personnes et ainsi vivre dans le conflit. On peut même entrer en conflit avec soi-même en détestant ses aspects sombres et, du coup, on ne tolère plus de les voir apparaitre chez les autres.

La pratique de zazen nous aide à voir cela clairement. Et même si nous aimons certaines choses et pas d’autres, nous ne devons pas excessivement être attaché à ce que nous aimons ou hostile à ce que nous n’aimons pas. Maitre Sosan disait « pénétrer la voie n’est pas difficile, mais il ne faut ni amour ni haine, ni saisie ni rejet ». Cela veut dire ne pas être dépendant de nos émotions, réaliser un esprit souple et accueillant. Si on est trop attaché à la pureté on devient fragile. On va avoir tendance à devenir intolérant que ce soit vis-à-vis de la nourriture ou des gens.

A l’heure actuelle se développent beaucoup d’allergies et en même temps beaucoup d’addictions. Ni allergie, ni addiction c’est la véritable liberté. Sur le plan spirituel, détester le samsara et désirer ardemment le nirvana devient une maladie spirituelle.

Nous devons réaliser que nous avons en nous la graine de tous les bonno et il est bon qu’il en soit ainsi. De les reconnaitre, c’est développer notre immunité. Nous ne sommes pas surpris par les bonno qui surgissent dans notre esprit. Nous n’en avons pas peur. Nous devenons même familiers avec eux, car nous avons développé la capacité de ne pas les suivre.

En zazen, toutes sortes d’illusions surgissent, mais on ne les suit pas, on ne bouge pas, on ne dit rien, on reste silencieux et immobile. Rien ne nous fait bouger. Dans la vie quotidienne, bien sûr, nous allons bouger et parler, mais alors nous allons pouvoir le faire plus librement, car nous avons développé notre lucidité, un esprit qui voit clairement apparaitre les bonno sans être automatiquement entrainé par eux. Ce qui ne veut pas dire ne jamais satisfaire ses désirs, mais de choisir de satisfaire seulement les désirs sains qui ne causent pas de souffrance, ni pour nous-même ni pour les autres.

Et comme nous avons reconnu en nous-même la graine de tous les bonno, nous ne sommes pas surpris de les voir se manifester chez les autres. Nous n’allons pas les détester. Nous allons même avoir de la sympathie pour les êtres qui sont soumis à leur bonno. C’est ce qui produit bodaishin, l’esprit d’éveil, le désir de venir en aide à tous les êtres. Mais à travers notre pratique, nous avons expérimenté que finalement c’est zazen lui-même qui peut aider, véritablement aider. Alors notre grand désir est de partager cette pratique avec les autres.

C’était tout à fait le sens de la vie de maître Deshimaru. Il y a consacré toute son énergie et cela le rendait très heureux. Puisqu’il a transmis cela à un certain nombre de ses disciples, le zen continue de vivre ici et maintenant et il continue à se transmettre comme la Voie de la véritable libération.  

 

Mots-clés: Roland Yuno Rech

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