L’esprit sans opposition

Sesshin du Vallon (Vosges), avril 2012

Roland Yuno Rech

Bouddha-theLorsqu’on continue à pratiquer zazen longtemps, comme pendant une sesshin, alors l’esprit se purifie naturellement.

C’est ce qu’on appelle sekishin, un esprit sans ego, sans opposition.
On continue à pratiquer avec cet esprit-là, qui est en même temps profondément sincère et direct, sans complication, comme l’esprit d’un petit enfant ; aussi, qui ne demeure sur rien, ni sur les pensées, ni sur les émotions, qui aussi s’harmonise avec la réalité, où rien ne demeure. Ainsi, on retrouve dans notre pratique, l’esprit des anciens bouddhas, kobushin.

Mais cet esprit des anciens bouddhas n’est pas quelque chose dont on doit avoir la nostalgie.

Autrefois, un moine avait demandé à Daïsho Kokushi : « Qu’est-ce que l’esprit des anciens bouddhas ? »
Le maître avait répondu : « Les murs, les tuiles et les cailloux. »
C’est-à-dire rien de spécial.

L’esprit des anciens bouddhas, c’est ce qui se manifeste dans chaque phénomène que nous rencontrons, qui manifeste chacun l’ultime réalité, tels qu’il est, inmo, juste comme ça, ainsi. Si l’on rencontre cet esprit dans notre pratique, alors on réalise que l’esprit de tous les jours, l’esprit ordinaire est la voie, rien de spécial.

C’est le dernier aspect de l’esprit dont parle dont Maître Dogen dans le Shinjin Gakudo.
Après une sesshin chacun retourne chez soi pour mener sa vie quotidienne et parfois on a la nostalgie de la sesshin, de l’esprit qui se réalise durant une sesshin.
Et on a tendance à opposer cet esprit à l’esprit ordinaire, l’esprit quotidien. On a tendance à faire de la voie quelque chose de spécial, qui existerait plus particulièrement dans certains lieux, comme les temples, les monastères ou bien simplement dans le dojo où l’on pratique zazen. Et on oppose cet esprit à l’esprit ordinaire, quotidien.

Un jour, le jeune Joshu avait demandé à son maître, Nansen : « Qu’est-ce que la voie ? »

Nansen lui avait répondu : « L’esprit ordinaire (l’esprit de tous les jours, l’esprit quotidien) est la voie — heijoshin kore do. » C’est devenu un koan très célèbre.

Quand on entend cela au début on est surpris, comme l’a été Joshu, qui demanda : « Mais devons-nous nous diriger vers lui ? »

Nansen lui avait répondu : « Si tu essayes de te diriger vers lui, tu t’en éloignes. »

Alors Joshu fut encore plus étonné : « Si on n’essaye pas de s’en rapprocher, comment peut-on savoir que c’est la voie ? »

Nansen lui répondit : « La voie n’appartient ni au savoir ni au non savoir. Savoir est une illusion, ne pas savoir est confusion. Si tu réalises la voie du non doute, alors c’est comme un vide immense et illimité, comme le vaste ciel. Comment pourrait-il y avoir le vrai et le faux dans la voie ? »

C’est à ce moment-là que Joshu réalisa l’éveil, par cette réponse de Maître Nansen.
Par la suite, lorsqu’on lui demandait « qu’est-ce que la voie, l’essence de la voie ? », il répondait « As-tu pris ton petit déjeuner ? — Oui — Alors, va laver ton bol ! »

La Voie n’est pas quelque chose de spécial. C’est simplement se concentrer ici et maintenant, être à chaque instant pleinement en harmonie avec la réalité du moment, dans une réalité où rien ne demeure et rien n’est à saisir, donc où l’on peut complètement abandonner son ego. Ce faisant, on n’abandonne véritablement rien. On ne sacrifie rien car l’ego et tous ses attachements n’étaient que des constructions mentales.

L’abandonner c’est juste revenir à notre véritable condition normale, s’harmoniser avec notre véritable nature de Bouddha, avec ce que nous sommes en réalité depuis toujours et dont on s’est éloigné, que l’on a perdu de vue, à force de poursuivre toutes sortes d’illusions.

Pratiquer une sesshin, faire zazen nous ramène au contact de notre réalité la plus intime, nous harmonise naturellement et inconsciemment avec notre véritable nature. Si on veut réaliser cela consciemment, volontairement, en pratiquant avec sa conscience personnelle, qui veut réaliser l’éveil, le véritable soi et rejeter l’illusion, alors c’est impossible.
Car on reste prisonnier d’un fonctionnement mental dualiste, qui est la cause de toutes les souffrances. Si on veut savoir ce qu’est la voie, cela veut que l’on en fasse de nouveau un objet à saisir, quelque chose de spécial et toute notre démarche en est faussée. Même si on a l’air de pratiquer la voie, en fait on est complètement à côté.
Si on se contente simplement de pratiquer, instant après instant, sans plus chercher à saisir ou à rejeter quoi que ce soit, en abandonnant toutes nos idées au sujet de la voie, du Bouddha, du satori, alors l’éveil se réalise naturellement et inconsciemment.
Et notre vie s’harmonise naturellement avec l’ordre cosmique, comme l’exprime un poème de Maître Mumon, au sujet de cet esprit quotidien :

« Des centaines de fleurs au printemps
La lune en automne
La brise fraiche en été
Et la neige en hiver
S’il n’y a pas de vains nuages dans votre esprit
Alors pour vous chaque saison est une bonne saison. »

On pourrait rajouter : chaque moment est un bon moment, chaque lieu un bon lieu.

Mots-clés: Roland Yuno Rech

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