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Les personnes qui ont reçu l’ordination de bodhisattva ou de nonne ou de moine, avant de revêtir leur kesa ou leur rakusu (kesa en miniature), récitent le sutra du kesa. Ce sutra en quatre courtes phrases exprime complètement le sens notre pratique, la dimension spirituelle de la pratique de zazen.
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{mosimage iw=600 cw=600} Les
personnes qui ont reçu l’ordination de bodhisattva ou de nonne ou de moine,
avant de revêtir leur kesa ou leur rakusu (kesa en miniature), récitent le sutra du kesa. Ce sutra en quatre courtes phrases
exprime complètement le sens notre pratique, la dimension spirituelle de la
pratique de zazen. Aussi Maître Dogen, quand il était jeune et pratiquait en
Chine avec Maître Nyojo, lorsqu'il entendit pour la première fois chanter le
sutra du kesa,
il pleura d’émotion tellement il fut impressionné.
Ici dans le
dojo et aussi durant les sesshin, on le chante ensemble tous les matins.
Voila ces quatre phrases :
- Dai sai geda pu ku - Oh vêtement de la grande libération
- Muso fukuden e - Vêtement illimité, champ du bonheur
- Hi bu nyorai kyo - Maintenant nous recevons l’enseignement de Bouddha
- Ko do shoshu jo - Pour venir en aide à tous les êtres, shujo : tous les êtres sensibles.
Le kesa est le symbole de
la grande libération réalisée dans la pratique de zazen, mais bien sûr avec une
posture et une respiration justes ainsi qu’un état d’esprit juste. C’est-à-dire
un esprit concentré sur la posture et la respiration, en unité avec le corps,
simplement observant ce qui se passe, intérieurement ou extérieurement, au
niveau des sensations, des perceptions, des pensées, des désirs, sans s’attacher
à ces phénomènes, sans chercher non plus à les rejeter mais en observant
profondément leur impermanence et leur manque de substance fixe, autrement dit
leur vacuité.
En
pratiquant ainsi se réalise cette dai sai gedatsu, cette grande libération, ce lâcher-prise
par rapport à ce qu’on appelle les bonno, c’est-à-dire les attachements, causes de souffrance
tel que par exemple l’avidité, ce besoin constant de vouloir saisir, obtenir
quelque chose d’autre, comme pour combler un manque, une insatisfaction qui ne
parvient jamais à se combler réellement.
L’avidité
se déplace constamment d’un objet à un autre. Parfois, cela reste simplement à
l’état de désir. On s’imagine que le désir est cause de satisfaction alors qu’au
contraire c’est souvent cause de frustration car il y a au fond de nous un désir
que nous ne connaissons pas souvent, qui est un désir de réalisation profonde,
de réalisation spirituelle. Si ce désir-là n’est pas réalisé, si ce besoin d’éveil
n’est pas accompli, alors tous les autres objets de désir fonctionnent comme
des ersatz, des compensations. Et leur poursuite constante devient cause d’épuisement,
de souffrance, de déception.
Pratiquer
zazen avec le kesa,
c’est pratiquer zazen avec la foi profonde que nous sommes déjà la nature de
bouddha. C’est-à-dire que si nous cessons de nous obscurcir le cœur et l’esprit
en poursuivant de vains objets, si au contraire nous tournons le regard vers l’intérieur
et laissons se manifester cette nature de bouddha, cette vie en unité avec tout
l’univers, sans séparation, alors on se sent vraiment libre.
La liberté
a de nombreuses significations : la liberté de faire, de penser, d’agir, de
bouger, de parler, de s’exprimer mais il y a une liberté beaucoup plus profonde
qui se réalise quand on devient véritablement un avec ce que nous sommes au
fond parce que nous trouvons notre harmonie avec notre véritable nature. A ce
moment-là, nous sommes véritablement libres car nous n’avons plus besoin de quémander
autre chose. Cela ne veut pas dire que l’on ne trouve pas de satisfactions ici
ou là mais on ne dépend pas de cette quête permanente, épuisante d’objets.
Pratiquer
zazen avec le kesa,
ayant reçu l’ordination, veut dire que l’on pratique avec cette foi profonde
qui induit la réalisation, qui permet de pratiquer avec ce que l’on appelle l’esprit
mushotoku, sans
objet, sans quête de profit puisque ce que l’on recherche au fond est déjà là.
Dans le zen, la foi n’est pas une croyance en quelque chose de
transcendant mais c’est la réalisation de l’unité avec la réalité qui est à la
fois en nous et qui pénètre tout l’univers. Si cette foi-là anime notre vie, on
peut se sentir vraiment libre car on peut l’actualiser, la pratiquer partout.
Et cela ne dépend pas d’avoir ceci ou cela, cela ne dépend pas des
circonstances.
Ayant fait
les vœux de bodhisattva, de moine ou de nonne, la pratique de zazen avec le kesa nous ramène à cette dimension
profonde de la pratique, alors le kesa devient ce qu’il est vraiment, c’est-à-dire le vêtement
d’un bonheur illimité ou le vêtement
illimité qui est aussi champ du bonheur. Muso, traduit par illimité, signifie également
sans forme : mu, sans et so, forme ou aspect. Alors que le kesa a une forme très précise, transmise
traditionnellement depuis des siècles dans la manière de le coudre, de le
porter, en réalité il est sans forme car lorsque l’on se concentre à le coudre,
lorsqu’on le revêt avec une foi profonde, dans cette concentration et dans
cette foi dans la pratique, l’esprit qui crée des limitations est abandonné.
L’esprit en
zazen est muso,
sans forme. Il est tel qu’il est véritablement. C’est-à-dire non identifié aux
pensées, ni aux perceptions, ni aux sensations. Il est comme un vaste miroir
qui reflète toutes choses sans adhérer à aucune. Il est sans forme à lui mais
les reflète toutes. Concentré dans la pratique de la posture et de la
respiration, l’esprit reflète tous les phénomènes qui surgissent tels qu’ils
apparaissent et il ne s’identifie pas à ces phénomènes, donc reste au-delà de
toutes pensées, au-delà de toutes formes.
Si on
pratique zazen en revêtant le kesa, la foi dans la dimension profonde de la pratique s’approfondit.
Maître Deshimaru disait souvent : « Si on fait zazen sans kesa, sans ordination, sans avoir
prononcé les vœux, le zazen risque de ne rester qu’une technique de bien-être,
de concentration, de relaxation. »
Pour que le
zazen soit une véritable pratique d’éveil, il faut qu’il soit pratiqué dans sa
dimension profonde, réelle, qui est une dimension religieuse. C’est-à-dire qui
nous relie avec la véritable nature de l’existence qui est sans substance. Dai
sai gedatsu, premier
vers du sutra du kesa, évoque cette grande libération qui se produit lorsque l’on réalise
cela.
Autrefois,
le kesa était
constitué de chiffons de différentes origines, teints par la même couleur. Le
plus souvent, c’était une couleur sombre, mélangée, relativement indéfinissable.
On dit que le kesa
de Bouddha transmis jusqu’à Eno était de couleur noir mélangé de bleu/vert sombre.
Le bleu est la couleur du fond des océans, couleur qui unifie toutes les
couleurs et en même temps que l’on ne peut pas vraiment définir, saisir, qui
est muso, au-delà
de tout aspect saisissable.
C’est comme
l’esprit en zazen qui, du fait qu’il ne s’identifie à rien, n’a pas de forme
fixe. On peut essayer de le réduire à des concepts, des idées, des définitions,
y compris de dire qu’il est infini, insaisissable mais il est encore au-delà de
tout cela : muso. C’est l’esprit de Bouddha, ce qui existe sans que l’on puisse l’enfermer
dans aucune notion.
Le kesa symbolise cette grande libération réalisée
lorsque l’on s’harmonise avec cette dimension insaisissable, au-delà de toutes
notions de notre existence, et pas seulement de notre existence mais de toutes
formes d’existences. C’est ce que Bouddha réalisa le matin où il s’éveilla sous
l’arbre de la Bodhi lorsqu’il s’écria
qu’il avait réalisé l’éveil avec tous les êtres. C’est devenu l’essence de la
transmission du Dharma qui est elle-même symbolisée par la transmission du kesa.
En zazen,
par la concentration, non seulement on ne s’identifie pas aux bonnos qui surgissent, aux attachements (ce
qui permet de les laisser passer), non seulement on ne s’en considère pas comme
l’auteur (ce qui permet d’abandonner cet attachement à l’idée de soi, d’ego)
mais ce lâcher-prise est encore facilité par la réalisation que tout cela est réellement
sans substance fixe. Cela est aussi fluide que l’eau qui, suivant les températures,
se transforme en glace, s’écoule en torrent, rivière, jusqu’à l’océan, s’évapore,
se transforme en nuages, pluie, grêle, neige, glace à nouveau puis eau.
Retrouver cette fluidité du corps et de l’esprit dans la pratique de zazen et
dans la vie quotidienne, c’est la pratique des unsui, « les nuages et eau ». C’est
la pratique des moines et nonnes de l’école zen qui sont, pour cette raison,
appelés unsui.
Par cette pratique, l’esprit ne demeure sur rien, est toujours fluide,
disponible, présent et donc ainsi créatif pour répondre à chaque situation nouvelle
de la vie.
Pendant
zazen, on continue de se concentrer sur la posture du corps. Quoi qu’il arrive,
on reste immobile. On ne réprime pas les pensées, ni les émotions qui
surgissent mais on ne s’y attache pas non plus. On met toute son attention dans
la respiration. De cette manière, même si les plus grands attachements, les
plus grandes préoccupations, les soucis de la vie quotidienne réapparaissent à
l’esprit en zazen, on n’en est pas obnubilé, notre conscience n’en est pas
troublée.
Ne pas rejeter ni supprimer les phénomènes de la vie quotidienne, change
notre position vis-à-vis d’eux. On peut les regarder d’un point de vue plus élevé,
plus profond, comme étant des phénomènes relatifs, passagers, dépourvus de
substance propre. Alors, ces phénomènes de la vie quotidienne perdent le
pouvoir de nous perturber. N’y étant plus profondément attaché, nous retrouvons
une capacité à y faire face de manière créative, avec sagesse et compassion.
L’esprit
libéré en zazen est évoqué dans le sutra du kesa par dai sai gedatsu, la grande libération. Ce n’est pas
un esprit qui s’est échappé de la réalité quotidienne mais qui la regarde
autrement, du point de vue de Bouddha, du point de vue de la conscience hishiryõ
du zazen.
Conscience qui ne s’identifie à rien car nous percevons la vacuité de tous les
phénomènes qui nous préoccupent. Ne pas s’identifier aux phénomènes ne nous
demande pas d’effort car nous sommes alors en contact avec une dimension plus
profonde de la vie, une dimension au-delà de notre petit ego, une véritable
dimension religieuse et qu’ainsi ils perdent le pouvoir de nous attacher.
Dans cette
dimension, nos préoccupations égocentriques diminuent parce qu’elles perdent de
leur importance. Nous restons simplement préoccupés par la manière dont nous
pouvons aider les autres à surmonter leurs difficultés, leurs souffrances.
C’est la
conclusion du sutra du kesa :
Ko do shoshu jo
pour venir
en aide à tous les êtres sensibles
C’est le
sens de pratiquer un zazen véritablement libérateur, gedatsu, pas seulement pour soi-même mais
aussi pour les autres, un zazen qui soit réellement l’incarnation de l’enseignement
de Bouddha, nyorai kyo.
Cela se réalise
lorsque l’on pratique zazen avec une profonde foi dans le fait que zazen lui-même
est éveil et libération. C'est-à-dire qu’il n’y a pas quelque chose à attendre
au-delà du zazen mais que zazen est lui-même la réalisation de la dimension
absolue de l’existence, la dimension qui n’est pas limitée par nos fabrications
mentales. Dans cette dimension se réalise la plus profonde aide qui ne fait pas
de distinction entre soi et les autres.
Bien que l’on
chante les quatre vœux du bodhisattva dans lesquels on fait le vœu d’aider tous
les êtres, bien que le sutra du kesa se termine par Ko do shoshu jo, pour venir en aide à tous les êtres
sensibles, lorsque l’on pratique ce zazen avec ce kesa, on n’a pas à penser à aider qui
que ce soit. Car ce n’est pas nous avec notre volonté personnelle, notre propre
ego, qui aidons mais c’est le zazen pratiqué avec le kesa, le zazen de Bouddha qui aide soi
et les autres, au-delà de la séparation entre soi et les autres. Et justement
dans l’abolition de cette séparation réside la plus grande aide. Cela se réalise
inconsciemment, naturellement et automatiquement, sans l’intervention de la
volonté mais par le pouvoir de cette foi qui est non-deux. Le véritable zazen
de Bouddha est de pratiquer zazen avec un esprit non divisé.
Kusen de
Roland Yuno Rech au dojo de Nice.




