Pratiquer ensemble.
En venant faire cette sesshin nous avons tous plus ou moins consciemment suivi cette aspiration à réaliser la dimension la plus profonde de notre vie. On appelle cela : l’esprit d’éveil.
En venant faire cette sesshin nous avons tous plus ou moins consciemment suivi cette aspiration à réaliser la dimension la plus profonde de notre vie. On appelle cela : l’esprit d’éveil, l’esprit de Bouddha qui se met en route, qui se met à fonctionner, d’abord en prenant conscience d’un certain malaise, d’une insatisfaction dans notre vie : ce que Shakyamuni appelait dukkha, la première Noble Vérité, le fait que quelque chose ne va pas très bien dans cette vie.
Tous les rituels du zen ne font finalement que de célébrer cela : ce lien. A la fois ensemble ici et maintenant dans le dojo, cette communion dans une même pratique, dans l’expression de la même réalisation et en même temps notre gratitude vis-à-vis de ceux qui ont consacré leur vie à transmettre cela dans le passé et nous permettent de le réaliser maintenant.
Lorsque l’on se concentre sur la pratique ici et maintenant, pratique du zazen, des gassho, du chant, du samu, lorsqu’on se concentre également dans la vie quotidienne ensemble dans la Sangha, alors cette expérience de tous les bouddha du passé s’actualise en nous. Elle nous fait découvrir une dimension de la vie qui est complètement au-delà des limites de notre mental ordinaire, de notre petit ego : l’existence en unité avec tous les êtres.
Alors on dit souvent que l’esprit d’éveil, l’esprit du bodhisattva signifie faire le vœu d’aider les autres à passer sur l’autre rive, la rive du nirvana, avant soi-même. Cette notion « d’avant soi-même » est liée à aux origines du bouddhisme : à une époque où le but de la pratique était de sortir définitivement du samsaraet de pénétrer dans le nirvana, dans l’extinction finale. Alors évidemment il y a un « avant » et un « après » et après, il n’y a plus personne, pour aider qui que ce soit. C’est un peu en contradiction avec l’esprit de compassion d’un bodhisattva, d’un bouddha…
C’est justement cet idéal d’extinction dans le nirvana final qui a été complètement remis en question avec le bouddhisme du Grand Véhicule, du Mahayana, et notamment le Sutra du Lotus.
Ce qui vient au premier plan c’est la non-séparation entre le nirvana en tant qu’extinction de toutes les causes de la souffrance, c’est-à-dire fondamentalement de l’avidité justement, de la haine, de l’ignorance et le samsara, le monde des phénomènes, avec tout le cortège des illusions et des attachements. C’est justement en ne séparant plus ces deux mondes mais en les voyant comme l’envers et l’endroit d’une même réalité, que le bodhisattva continue sa pratique dans le samsara.
Justement parce qu’un bodhisattva ne se sent plus séparé de tous les êtres, qu’il abandonne complètement toute trace d’égocentrisme, qu’il réalise l’Eveil suprême : ici et maintenant, dans le moment même où il prononce et réitère son vœu de venir en aide à tous les êtres. Donc il vit en harmonie avec cela.
Alors il n’y a plus de notion d’avant et d’après, de faire passer les autres « avant » soi. Les autres et soi-même ne sont plus séparés. L’avant et l’après ne sont plus séparés. Le nirvana vivant se réalise dans chaque instant de pratique avec les autres, sans séparation.
Ce nirvana vivant, cet Eveil, n’est pas quelque chose qui est comme un objet de désir, comme un paquet de bonbons attaché en haut d’un mât de cocagne, qu’il faudrait absolument atteindre avec beaucoup d’efforts. C’est bien plutôt notre manière de fonctionner ici et maintenant en harmonie avec zazen, en harmonie avec la Voie, c’est-à-dire dans le lâcher-prise de toutes nos tendances égotiques et dans le partage de cette expérience joyeusement avec les autres.
C’est ce que je souhaite à chacun d’entre nous de continuer à expérimenter, pratiquer et transmettre. Car la sesshin ne s’arrête pas à un moment donné, au moment où l’on va se dire au revoir. Notre vie entière devient sesshin dans l’intimité avec la Voie.
Kusen de Roland Yuno Rech à la Sesshin de Ales, septembre 2008.


